26 septembre 2023

Recyclage : Citeo, l’industrie d’abord

Leïla Miñano || ""
Leïla Miñano
Maxence Peigné || ""
Maxence Peigné
Emmanuel Macron l’affirme : « la pollution plastique est un fléau (...) dont nous commençons à peine à appréhender les conséquences ». Il reste du boulot : en 30 ans d’existence, Citeo, l’organisme chargé du recyclage des emballages et de nos déchets plastiques, n’a jamais atteint ses objectifs. En France, la masse de ces détritus finissant à l’incinérateur ou au fond des océans n’a jamais été si importante. Blast a enquêté sur ce fiasco : confortés par des témoignages internes, les documents confidentiels découverts illustrent comment l’entreprise agréée par l’État défend les intérêts des industriels. Au détriment de sa mission d’intérêt général.
Vous n’avez peut-être jamais entendu son nom. Pourtant, Citeo se cache partout dans notre quotidien, derrière la poubelle jaune ou l'ex-Point Vert posé sur les emballages. Et à chaque passage à la caisse du supermarché, pour acheter un produit emballé, une bouteille de soda ou un pot de yaourt, vous le financez.

Si l’éco-organisme reste relativement méconnu, ses petits secrets et ses complexités se commentent entre spécialistes et experts du secteur. Pour simplifier, ce système de gestion de la fin de vie des emballages usagers fonctionne sur un principe simple : les industriels versent une « éco-contribution », selon la quantité de plastique qu’ils mettent sur le marché, que ces géants de l’agro-alimentaire et des cosmétiques répercutent sur le prix de leurs produits. Charge ensuite à Citeo de redistribuer l’argent collecté aux collectivités, qui financent en bout de chaîne la collecte des poubelles jaunes et le traitement – recyclage et incinération.

Les sommes en jeu dans ce circuit instauré par un décret de 1992 sont considérables : en 2021, l’éco-organisme - le premier agréé par l’État en France - a perçu 847 millions d’euros. Et il prédit un milliard pour 2022. Un pactole en croissance constante depuis sa création, sur une idée du PDG de Danone. Pourtant si les affaires sont florissantes, en trois décennies, Citeo n’a jamais atteint ses objectifs. Ni en matière de recyclage, ni de réduction des déchets.

En France, le nombre d’emballages ménagers mis sur le marché n’a cessé d’enfler (5,3 millions de tonnes en 2021) et le taux de recyclage de ces plastiques made in France, les plus polluants, y est parmi les pires d’Europe (23%). Résultat, la majorité finissent en fumées toxiques (à la sortie des incinérateurs), amoncelés au sommet des décharges (en Asie), et parfois au fond des océans.

Coca et Danone, actionnaires-pollueurs...


Ces résultats médiocres énervent jusqu’à la Cour des comptes. L’institution de la rue Cambon demande depuis 2014 pourquoi les sanctions prévues - 30 000 euros d’amende (1) - ne sont pas appliquées alors que l’éco-organisme ne remplit par son cahier des charges. Question toujours sans réponse.

Si elle est une société de droit privé, Citeo est supervisée par l’État, notamment via le cahier des charges qu’elle signe tous les 6 ans avec le ministère de la Transition écologique, en vertu de sa mission d’intérêt général. Une sorte de délégation de service public qui ne dit pas son nom et qui lui vaut donc l’agrément étatique. Avec une particularité : suivant la directive sur « La Responsabilité élargie du producteur », et le fameux principe du « pollueur-payeur », tous les éco-organismes de l’Union européenne sont dirigés par... les industriels eux-mêmes. Résultat, les actionnaires de Citéo ne sont autres que les Danone, Nestlé, Coca-Cola, L’Oréal et autres Lactalis, qui mettent chaque année ces millions de tonnes d’emballages dans les commerces. Des géants de l’agro-alimentaire et des cosmétiques « qui ne peuvent aller à l’encontre de leur propre intérêt », relève Flore Berlingen, autrice du livre « Recyclage, le grand enfumage » et ex-directrice de l’ONG Zero Waste.

« Ceux-là même qui n’ont pas intérêt à diminuer les emballages, qui sont le premier outil marketing des marques en rayons »... Cette dernière phrase n’est pas de la militante écologiste. La précision est apportée par une ex-source interne de premier plan, qui a accepté de répondre aux questions d’Investigate Europe et de Blast, sous couvert d’anonymat.
Les actionnaires de Citéo ne sont autres que les Danone, Nestlé, Coca-Cola, L’Oréal et autres Lactalis, qui mettent chaque année ces millions de tonnes d’emballages dans les commerces..Shutterstock

Un abysse à un milliard


Même les collectivités françaises en semblent convaincues. Sur ces sujets, elles sont représentées par deux associations : Amorce et le Centre national du recyclage (le CNR). « Citeo est censé permettre à la France de réduire ses emballages ménagers, résume Bertrand Bohain, délégué général du CNR, en réalité ils sont là pour permettre aux industriels de payer le moins cher possible ». De son côté, Amorce (qui regroupe les deux tiers des collectivités) assure que l’organisme prend en charge seulement 40% du coût de la collecte et du traitement. En 2021, les 644 millions d'euros versés à ce titre aux collectivités n’ont pas couvert la moitié de ces dépenses, selon les dirigeants d’Amorce. En réponse, Citeo défend son bilan et évoque « 74% des coûts de référence... (pris en charge, ndlr) ».

La bataille de chiffres promet de perdurer et même d’empirer. En effet, depuis janvier 2023, l'éco-organisme est tenu de couvrir 80% du coût net des collectivités. Pour l’heure, le trou dans les caisses des villes françaises serait abyssal : près d’un milliard d’euros, selon les estimations de leurs associations représentatives. Pour joindre les deux bouts, les municipalités se débrouillent « un peu avec la revente des matières – le plastique, le verre et le carton issus des déchets », souligne Nicolas Garnier. « Mais surtout, précise le délégué général d’Amorce, avec l’argent qu’elles vont mobiliser auprès des contribuables, avec la taxe ou redevance d’enlèvement sur les ordures ménagères ». Traduction, le consommateur paye deux fois : une première lorsqu’il passe en caisse (avec son produit emballé), une seconde au moment de l’impô.

Loin des journalistes et à huis clos, entre eux, les cadres de l’éco-organisme ne se racontent pas d’histoires. « Le système qu’on anime sera payé à la fin par l’ensemble des Français, concèdent certains dans un enregistrement privé de 2019 que nous nous sommes procuré. Soit à travers la consommation sur le prix des produits, soit par les taxes sur les enlèvements des ordures ménagères ». Cet échange interne le montre, l’industrie des emballages ne fait pas de cadeau : « Tout se paye dans la vie ! », conclut un responsable de Citeo, sur la même bande.

Interrogée sur ce point particulier, qui semble contraire à l’esprit de la directive REP (pollueur-payeur), le ministère de la Transition écologique d’Agnès Pannier-Runacher, censé contrôler l’éco-organisme, s’est excusé « de ne pas être en mesure de donner suite à votre [notre] demande ».
L’humanité sur des montagnes de plastiques. La vie moderne.Alexia Bakarou

Citeo, porte-plume du lobby de l’emballage


Le ministère connaît pourtant bien les affaires du premier éco-organisme de France. Plusieurs fois par an, les responsables d’Amorce, du CNR et les industriels se retrouvent dans ses murs, boulevard Saint-Germain, autour d’une table. C’est là, au sommet de l’État, que sont discutés par exemples les fameux « barèmes » qui déterminent tous les six ans le montant des contributions versées aux collectivités. Des réunions de concertation en forme de bras de fer entre le lobby des industriels, baptisé « Les fédérations des metteurs en marché », et les associations représentatives de ces dernières. Entre eux, siègent les représentants de l’Ademe - l’agence qui fournit les données sur lesquelles vont se baser les calculs, et dont le dernier directeur... a pantouflé chez le numéro 1 de l’emballage, Sphère - et le ministère, qui tranche in fine. Et Citeo ? Officiellement, pas convié. A défaut de carton d’invitation, la société reste secrètement présente en appui de l’industrie.

Investigate Europe et Blast se sont procurés la contribution 2022 des « fédérations des metteurs en marché » portant sur la prolongation de l’agrément (pour l’année suivante). Un document crucial et confidentiel dans lequel les lobbystes de l’industrie tentent d’influer sur la politique nationale de gestion des déchets d’emballages. On y découvre qu’ils souhaitent ainsi réduire le nombre de rotations des camions de collecte - on comprend aisément pourquoi, et l’intérêt des industriels, toujours soucieux de diminuer les coûts.

La lecture de ce texte est instructive mais elle réserve aussi une surprise. Elle est de taille. En réalité, comme le révèle une source interne ainsi que les propriétés du document, son auteur est un... employé de Citeo : pas n’importe lequel puisqu’il s’agit précisément du directeur de la prospective. Ce mélange des genres - voir les salariés d'un éco-organisme agréé par l’État (et indirectement payé par les consommateurs) chargés de bâtir les argumentaires des lobbyistes - est pour le moins gênant.

Ce choix est pourtant assumé par Citeo. « Nous fournissons (...) notamment aux fédérations représentantes des entreprises contributrices les éléments techniques que nous estimons nécessaires/préalables aux débats et aux décisions des pouvoirs publics », précise dans un mail la direction, interrogée par nos soins. Aucun problème, par conséquent ? Si : les industriels, nous l’avons vérifié, sont les seuls à bénéficier de l’expertise de l’éco-organisme multimillionnaire. Les associations des collectivités et les ONG peuvent compter uniquement sur elles-mêmes et leurs propres ressources pour rédiger leurs argumentaires.

Entre les différentes parties, le déséquilibre est flagrant. En matière de lobbying, Citeo a la même force de frappe qu’une entreprise du poids d’Engie. L’éco-organisme dépense jusqu’à 400 000 euros par an en France. Ce travail d’influence ruisselle jusqu’à Bruxelles : Citeo déclare aussi entre 100 et 200 000 euros pour ses actions de lobbying auprès de l’Union européenne.
En mai dernier, sur les rivages de Bergen, des militants de l’ONG Framtidshavet (The future ocean) ramassent inlassablement les déchets qui s’accumulent.Amund Trellevik

Citeo à Bruxelles, l’industrie avant l’environnement


A Bruxelles justement, Investigate et Blast ont obtenu plusieurs courriels et documents envoyés par Citeo au cours de l'année 2022 à la Commission européenne. Leur contenu révèle comment l'éco-organisme tente de peser sur sa politique de gestion des déchets et notamment de réduire la portée de certaines stratégies environnementales.

Ainsi, Citeo s'oppose à l'ambition de définir un produit comme « recyclable » seulement si 95 % de ses composants peuvent l’être (recyclés). Ses lobbyistes signalent à la Commission leurs « importantes inquiétudes » à ce sujet, dénonçant « un mauvais message » envoyé aux entreprises. Selon l'éco-organisme, un taux minimum de 50 % serait préférable. A défaut, de nombreux emballages comme les briques de lait en carton ou les barquettes de viande ne pourraient plus être vendus comme recyclables, les étiquettes, l'encre ou les couches de plastiques représentant jusqu'à 25% de ces produits.

L'éco-organisme estime également que l'UE ne devrait pas imposer sur l'ensemble de son territoire le principe de « consigne », qui permet aux consommateurs de rapporter leurs emballages usagés aux producteurs contre rétribution. « Citeo n'est pas en faveur d'un système de consigne généralisée et obligatoire », peut-on lire dans les échanges. Seule exception acceptable, les bouteilles en plastique et les canettes, mais uniquement si le procédé est géré par un seul organisme piloté par les entreprises… Par lui-même ? Interrogée, la direction de Citeo assume par mail vouloir intégrer la consigne au « cadre existant de la Responsabilité Elargie du Producteur ». De quoi profiter de la nouvelle manne financière qui pourrait bientôt allègrement couler.

De La Vache qui rit... à la vache à lait


L’éco-organisme n’a pas vraiment besoin d’arrondir les fins de mois. En dépit de ses résultats médiocres, il n’a jamais autant brassé. Installée face au Palais Garnier, dans l’immeuble des Galeries Lafayette à Paris, l'entreprise affiche un chiffre d’affaires de 831,8 millions d’euros en 2021, en hausse de 4% par rapport à l’année précédente.

Société anonyme à but non lucratif, Citeo n’a pas le droit de verser de dividendes à ses actionnaires. En revanche, elle fait profiter certains de ses bons résultats financiers : en 2021, ses 17 administrateurs ont touché 220 000 euros de jetons de présence - soit 13 000 euros sur l’année pour ceux qui n’ont séché aucune réunion du conseil d’administration. « C’est de l’avidité, grince une source, ce sont des représentants de grosses entreprises déjà grassement payés ». Ces administrateurs appartiennent aux directions d’Heineken, de Danone, Bel (les fromageries propriétaires de La Vache qui rit), L'Oréal, Nestlé, Carrefour, d’Auchan ou de la Société Générale, pour ne citer qu'eux. Et certaines années, leur assiduité a été encore plus généreusement récompensée.
Les déchets aussi, c’est mieux chez les autres.Alexia Barakou

Le comité de direction qui dirige l’entreprise bénéficie aussi de ses largesses. En 2017, 10 dirigeants-salariés se sont partagés un total de 1,8 millions d’euros. Soit une moyenne de 15 000 euros par mois chacun. Depuis cet exercice, l'éco-organisme refuse de communiquer le montant de leurs salaires car cela « conduirait à donner une information personnalisée », comme le justifie son rapport d’activités.

Cette rémunération « est conforme aux salaires versés aux cadres dirigeants dans les spécialités et organisations comparables », se défend Citeo. La Cour des comptes ne partage pas cet avis : en 2014, puis 2016, elle avait déjà critiqué le salaire élevé de l’ancien directeur général. Il avait augmenté de 34% en 4 ans. Les sages de la rue Cambon avaient tenu à rappeler à Citeo qu’elle était « avant tout [une structure] sans but lucratif ».

Du boulevard Haussmann aux Îles Caïmans


En revanche, la société sait profiter des avantages fiscaux que son statut très particulier lui octroie. Selon notre analyse de ses comptes, elle n’a payé aucun impôt sur les bénéfices depuis 2015.

Entre 2017 et 2021, son agrément de l’État lui a permis dans le même temps de placer 169 millions d’euros « en provisions ». Un butin non-imposé issu des cotisations des industriels, prélevées dans le porte-monnaie des consommateurs... Autant d’argent qui ne profite ni au traitement, ni au recyclage de nos déchets.

Une source de premier plan affirme que les dirigeants de Citeo se rendent chaque année au ministère des Finances négocier cette provision. Et qu’ils obtiennent systématiquement l’accord de Bercy. Interrogé par nos soins, le ministère n’a pas souhaité commenter. L’intérêt de ce bas de laine ? « Comme dans toutes les entreprises, l’idée est de faire le plus d’argent possible », répond notre source. La morale de l’histoire en découle : « A Citeo plus on en gagne, moins l’addition est lourde pour les adhérents ».
La liste des administrateurs de Citeo.

En 2008, cette obsession d’alléger l’addition de ses industriels-actionnaires a failli coûter cher à Citeo. Pour faire fructifier son magot, la société - elle s’appelait alors Eco-emballages (2) – avait placé plus de 120 millions dans des fonds très spéculatifs, gérés depuis la Suisse et investissant aux Îles Caïmans. Le pari s’est avéré trop risqué : avec la crise des subprimes, ses placements ont plongé. Résultat : une perte estimée entre 23 et 70 millions d’euros.

Rapportée par la presse, l’affaire était remontée jusqu’au sommet de l’État. « C’est un emploi d’argent public inacceptable au regard de la morale républicaine ! », s’était énervé Jean-Louis Borloo. Le ministre de l'Écologie de l’époque avait menacé de suspendre l'agrément d’Eco-emballages. Message reçu : le directeur général avait été remercié et le cahier des charges complété par une mention précisant noir sur blanc que l’éco-organisme ne devait désormais procéder qu’à « des placements sécurisés, après informations du censeur d’État, auprès d’établissements financiers notoirement solvables ».

Une décennie plus tard, le patron de Citeo insiste sur ces vertueuses dispositions : « Aujourd'hui, notre argent est réparti sur cinq établissements bancaires français, déclarait-il en 2018 dans les colonnes du Parisien. On a zéro risque désormais ».

Un agrément pour placer de l’argent


Ce que Jean Hornain oublie de préciser c’est que deux de ces placements offshores n’avaient en réalité jamais été fermés. A l’inverse des déclarations du directeur général toujours aux manettes, entre 3,9 et 4,8 millions d'euros se trouvaient en 2018 dans ces fonds basés dans un paradis fiscal notoire, les îles Caïmans. Et d’après notre analyse des comptes, ils l’étaient toujours jusqu’en janvier 2022.
« Les investissements en cause avaient été réalisés dans des fonds de fonds, dont les actifs sont très peu liquides, se défend Citeo. D’où le temps nécessaire, selon la direction, pour déboucler et recouvrer les fonds ». L’entreprise aura donc attendu 15 ans pour « recouvrer les fonds » et mettre un terme au scandale, et acter la « morale républicaine » de Jean-Louis Borloo.

Plus embêtant encore, quid du cahier des charges qui vaut à Citeo son agrément et interdit expressément les placements risqués ? Fonctionnaire de Bercy, le censeur d’État - qui assiste aux conseils d’administration pour s’assurer des bonnes pratiques de la société - n’y a en tout cas jamais trouvé à redire. Pas plus hier qu’aujourd’hui puisqu’il a tout simplement refusé de répondre à nos questions.

Au Cercle national du recyclage, en revanche, on est moins gêné pour s’exprimer et rappeler la question « morale » : « Citeo est une structure qui travaille sur le recyclage, l’économie solidaire, elle n’est pas une grosse entreprise qui doit se retrouver dans un scandale comme les Panama Pappers ! », cingle son porte-parole. Qui ne décolère pas : « L’État ne donne pas un agrément pour placer de l’argent dans des paradis fiscaux mais pour les collectivités, surtout quand on sait que Citeo nous serre la vis ».

De la communication à la réalité


Pas dans tous les domaines car Citeo regarde moins à la dépense pour ses campagnes de sensibilisation : plus de 10 millions d’euros de budget, en 2021. Partout en France, il est difficile d’échapper à ses spots publicitaires, à l’affichage public ou aux influenceurs payés pour promouvoir les gestes de tri et expliquer aux Français quel emballage usager va dans quelle poubelle.
Un opérateur sur un site de recyclage à Oslo, en Norvège. Ces déchets plastiques vont ensuite prendre le train, direction l’Allemagne.Ingeborg Eliassen

Citeo met aussi un point d’honneur à communiquer sur ses bons résultats. En France, le taux de recyclage des emballages serait de 72%. Partout, sur son sitedans la presse, sur les réseaux sociaux, l’éco-organisme diffuse ce chiffre qui laisse entendre que son objectif de 75% est à portée, à deux doigts (à 3%, seulement). Il est à prendre avec des pincettes.

Les taux qui permettent d’afficher ce pourcentage encourageant sont calculés « à l'entrée du processus de recyclage ». Problème, « tous les déchets ne seront pas recyclés, il y a des pertes liées aux erreurs de tri, à l’humidité résiduelle, aux contaminants tel que les restes d'aliments », détaille Enzo Muttini, co-fondateur de M&Mme Recyclage, un bureau d'étude en ingénierie environnementale.
Depuis une directive de 2018, l’Union européenne (UE) exige que les pertes soient prises en compte dans le calcul des taux de recyclage. Mais cette nouvelle méthodologie ne s’est appliquée que progressivement, depuis un an. Dans un communiqué récent, Citeo commence à se faire à l’idée : son score flatteur de 72% est désormais flanqué d’un astérisque. Il renvoie à une discrète note de bas de page : « Taux français, équivalent à 66% selon la nouvelle méthode de calcul définie par l’Union Européenne », indique celle-ci. Le revers est plus cuisant encore pour le plastique, sur lequel Citeo communique un taux de recyclage - déjà médiocre - de 30% : selon la nouvelle méthode de calcul imposée par l’UE, il est en réalité de 23% seulement (soit un recul de 7%).

Interrogé, l'éco-organisme assure « travailler sans relâche pour améliorer ses performances » tout en plaidant pour « un changement de braquet à travers la mobilisation de toutes les parties prenantes ».

Au-delà des chiffres (décevants), le taux de recyclage augmente mais pas dans les proportions vendues par Citeo. Au final, l’objectif de 75% est encore loin, comme celui des 100% de plastique recyclé d’ici 2025 fixé par Emmanuel Macron, et désormais inscrit dans la loi. Une « farce » davantage qu’une perspective réaliste et réalisable, comme le murmurent les experts du secteur.
Le 9 mai 2023, l'organisme triomphe sur les réseaux.

Placements produits


Peu importe ces contretemps. Citeo s’est déjà fait épingler à plusieurs reprises pour certains contenus de ses campagnes, véritable « soft power » au service des industriels de l’emballage, sans remise en cause. Lors de la campagne nationale « Vous triez, nous recyclons », diffusée dans les grandes villes du pays en 2017 et 2018, l’entreprise avait par exemple affiché (et mis en valeur) les marques de boissons de ses actionnaires (Coca, Orangina, Vittel..), faisant grincer des dents jusque dans les rangs du ministère de l’Environnement.

En 2021, l’éco-organisme a financé un documentaire décrit comme une « enquête », diffusé sur Youtube - et même au cinéma (à Lyon). Un film co-produit par une société réputée pour ses productions journalistiques multi-primés. Sauf que c’est son service publicitaire qui a piloté sa fabrication. Tout au long de ces 32 minutes, la journaliste/co-réalisatrice/enquêtrice semble faire du placement de produits : Evian, Vittel, Orangina, Pâturages, Babybel ou encore Activia, ces marques stars défilent les unes après les autres à l’image. Celles des actionnaires de Citeo, dont les interventions des porte-paroles se mélangent avec celles de l’industrie pour vanter leurs résultats et les mérites des emballages.

« Ce document, comme tout document, propose un point de vue », commente la communication de l’organisme, sur le peu de contradiction de cette « enquête ». « En le faisant de façon argumentée, honnête et transparente. Chaque intervenant a été interviewé sans l’équipe de Citeo, totalement libre d’exprimer son opinion. Les marques qui apparaissent à l’écran sont celles présentes sur les emballages, qui sont au cœur du sujet ».

Les emballages certes mais surtout la véritable bombe environnementale que constitue la pollution liée à ces déchets, si leur gestion n’est pas davantage contrôlée et leur production limitée. Dans tous les pays d’Europe où Investigate Europe et Blast ont enquêté, le constat est le même : le système du pollueur-payeur ne fonctionne pas, ou mal. En Italieen Espagne et au Portugal, la « responsabilité élargie du producteur » et son absence de contrôle par les autorités nationales ont provoqué de graves dérives : des fausses déclarations de tonnages aux fraudes sur le montant des éco-contributions, en passant par l’abus de position dominante. En Norvège, l’association des collectivités a carrément déposé plainte auprès de l’autorité européenne de surveillance (l’AELE), car elle refuse - comme c’est le cas en France - de payer à la place des industriels-pollueurs.

Le patron de Citeo veut pourtant y croire. Jean Hornain aimerait voir se développer des Citeo partout dans le monde dans le cadre du Traité international contre la pollution plastique prévu pour 2024. Mais là encore, cet enthousiasme est loin de faire l’unanimité. « Si l'on promeut la REP d'un côté sans trancher cette question fondamentale de la décroissance des volumes de production de l'autre, conclue Flore Berlingen de Zero Waste, on passera tout à fait à côté de l'enjeu ».

(1) Un montant de sanctions (non appliquées) que la Cour des comptes juge « faible » « pour des organismes dotés de budgets de plusieurs dizaines ou centaines de millions d’euros ».
(2) Citeo est née en 2017 de la fusion d’Eco-emballages et de son concurrent Ecofolio.

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