25 juin 2024

Résistance aux antibiotiques : quand la guerre en Ukraine réveille des inquiétudes mondiales

Amund Trellevik
Amund Trellevik
Ingeborg Eliassen
Ingeborg Eliassen
Les antibiotiques ont de moins en moins d’effet et les bactéries multirésistantes tuent des dizaines de milliers d'Europén·nes. En développer de nouveaux n’est pas suffisamment intéressant financièrement pour que les industries pharmaceutiques y travaillent. Face à ce qui représente la troisième plus grande menace sur la santé publique, l’Union européenne va distribuer des milliards d’euros de subventions à Big Pharma pour la forcer à se mettre au travail.
D'instinct, le bruit du missile l'a sorti du sommeil. Comme au ralenti, il l'a vu transpercer le plafond et exploser là, devant lui. Puis tout est devenu noir.
 
Juin 2022. Depuis deux jours, Roman Golub et son unité militaire ukrainienne sont engagés dans de rudes combats face aux forces russes, près de Popasna, dans l'oblast de Louhansk. Pour pouvoir se reposer quelques minutes, Roman est descendu dans le sous-sol d'une maison abandonnée que les soldats utilisent comme abris. Il s'enroule sur son matelas avant de fermer les yeux.

Quand les soldats le retrouvent après l'attaque de missiles, ils estiment à 10% ses chances de survie. Ses blessures sont trop profondes. Pour stopper les hémorragies, on lui fait des garrots. Il est évacué au point de rassemblement le plus proche, à quelques kilomètres de la ligne de front. Quelques heures plus tard, il se retrouve dans un hôpital près de Dnipro où il est immédiatement conduit au bloc opératoire. Pour éviter l'infection, les médecins lui donnent des antibiotiques. Beaucoup d'antibiotiques.

“Je ne ressentais aucune douleur, de l'anxiété mais c'est tout. C'est à l'hôpital qu'elle est arrivée. Je ne pensais pas vraiment à la mort, quand tout cela est arrivé. Je me disais juste que je ne pouvais plus bouger”, explique Roman aujourd'hui.

Roman Golub s'est enrolé dans l'armée ukrainienne en 2014. Au début de l'été 2022, il fut sérieusement blessé dans des combats à l'Est de l'Ukraine. (crédit : Droits réservés)Private photo

La guerre attaque les humains de bien des façons. Surtout quand au même moment où pleuvent les bombes, les conditions sanitaires s'aggravent et les services de santé s'effondrent. Dans ces circonstances, les blessures ne tardent pas à s'infecter. La Seconde guerre mondiale a acceléré le développement des antibiotiques, découverts en 1928. Ces traitements ont changé le monde : les gens vivent plus longtemps, et en meilleure santé. La production agricole en a aussi profité : on peut désormais prévenir les épizooties et les infections dans les élevages.

Mais cette utilisation massive des antibiotiques, dans les décennies qui ont suivi, a également soulevé un gros écueil : la résistance aux antibiotiques. Les bactéries s'adaptent et trouvent des moyens de contourner les effets des antibiotiques. Voilà pourquoi il est devenu capital d'accentuer les recherches sur de nouveaux types d'antibiotiques, pour pouvoir garder à distance des risques infectieux toujours plus complexes et dangereux.

Malgré ce constat, des chercheurs et chercheuses disent qu'aucune nouvelle classe d'antibiotiques n'a été lancée sur le marché ces trente dernières années. Trente cinq mille personnes meurent chaque année en Europe, après avoir développé une infection résistante aux antibiotiques. Si rien n'est fait pour changer la donne, dix millions de personnes pourraient mourir chaque année dans le monde, attaquées par des bactéries multirésistantes, estime l'Organisation mondiale de la Santé (OMS).
35000 personnes meurent chaque année en Europe, après avoir développé une infection résistante aux antibiotiques (crédit : shutterstock)Shutterstock

Mais le chemin vers de nouveaux antibiotiques est long... et bien coûteux. L'industrie pharmaceutique elle-même estime que chaque nouvel antibiotique mis sur le marché européen coûterait entre un milliard et un milliard et demi d'euros. Ces derniers ne devraient être utilisés que rarement et sur de très courtes périodes, ce qui n'est pas intéressant financièrement pour les entreprises. Elles gagnent bien plus d'argent à vendre rubis sur ongle des médicaments pour de rares maladies ou des traitements révolutionnaires contre le cancer.

Qui passera à la caisse pour régler ce risque de santé publique ? La bataille est ouverte.

 
La résistance bactérienne aux antibiotiques soulève bien des inquiétudes. Et les conflits, comme en Irak ou en Afghanistan, ont souvent mis ce risque en évidence. La guerre en Ukraine a ouvert la voie aux bactéries multirésistantes qui pulluleny désormais dans des hôpitaux du nord et de l'ouest de l'Europe. Des endroits qui jusqu'à présent étaient épargnés grâce à des campagnes visant à restreindre l'usage des antibiotiques.

Roman a fait partie du premier groupe de soldats évacués d'Ukraine grâce au programme d'évacuation médicale par voie aérienne (MEDEVAC). Quand il est arrivé en octobre 2022 à l'Hôpital universitaire d'Oslo, en Norvège, les médecins et les infirmier·es étaient équipé·es de pied en cap de tenues de protection des infections. De quoi se protéger des bactéries que les blessés pourraient amener avec eux. Ils ressemblaient à des astronautes, se souvient-il aujourd'hui.

Oleksandra Strelska, infirmière Ukrainienne à l'hôpital universitaire d'Oslo.

L'hôpital a traité les soldats ukrainiens dont les blessures étaient touchées par des bactéries multirésistantes.

Des dessins et des cartes postales ornent les murs du quartier de l'hôpital d'Oslo où plusieurs soldats ukrainiens sont soignés.

Roman a fait partie du premier groupe de soldats évacués d'Ukraine grâce au programme d'évacuation médicale par voie aérienne (MEDEVAC). (crédits : Michael Miller)

“Pour certains [patients], c'est une dure expérience de réaliser que nous devons nous protéger d'eux. Que nous perdions ce contact humain” explique Oleksandra Strelska, une infirmière ukrainienne de l'hôpital qui sert d'interprète pour ceux qui débarquent de son pays natal. "Beaucoup ressentent une honte de transporter ces bactéries avec eux, depuis l'Ukraine. Ils sont particulièrement reconnaissants de l'aide qu'ils reçoivent ici. Certains nous offrent des chocolats... mais on ne peut pas les accepter pour des raisons sanitaires".

Depuis le début de l'invasion russe, en février 2022, l'OMS a documenté plus de 1800 attaques visant des établissements sanitaires, ambulances comprises. Les pays européens ont rejoint leurs forces pour accueillir les blessés et soulager le système de santé du pays, détruit par la guerre.

En 2022, une étude menée par des chercheurs et chercheuses suédois·es de l'Université de Lund sur des échantillons bactériologiques recueillis dans des hôpitaux ukrainiens a montré que 6% des 156 échantillons étaient résistants à tout antibiotiques. Dans les Pays-Bas et en Allemagne, des chercheurs et chercheuses ont fait des découvertes similaires chez des patient·es ukrainien·nes hospitalisé·es dans des établissements du pays. Entre 2014 et 2020, les blessures de guerre en Ukraine étaient bien plus touchées par des bactéries multirésistantes que dans des hôpitaux civils, en Ukraine ou dans d'autres pays européens.

“Des lacunes considérables subsistent dans notre compréhension de l'ampleur, de la répartition et de l'évolution des infections résistantes aux médicaments ” —

Organisation Mondiale de la Santé (OMS)

Dans son dernier rapport datant de novembre 2023, le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) a expliqué que l'impact qu'aurait la guerre en Ukraine sur les bactéries multirésistantes était encore inconnu. Mais que, dans de nombreux pays de l'Union, on avait"détécté des organismes multirésistants chez des patient·es récemment hospitalisés en Ukraine".

Ces dix dernières années, les expert·es ont tiré la sonnette d'alarme. Selon elles et eux, l'utilisation massive des antibiotiques corrélé au manque de recherches sur de nouvelles classes d'antiobitiques allaient provoquer inévitablement un risque de santé publique. Dans quelques années, des infections que l'on juge aujourd'hui bénignes pourraient devenir mortelles.

"Malgré les efforts déployés à l'échelle mondiale et régionale, des lacunes considérables subsistent dans notre compréhension de l'ampleur, de la répartition et de l'évolution des infections résistantes aux médicaments aux niveaux national et mondial" a souligné l'OMS dans un rapport sur la résistance aux antibiotiques, publié en 2022.

Investigate Europe

Développer un nouvel antibiotique peut coûter des centaines de millions d'euros avant même que les boîtes ne rejoignent les tiroirs des pharmacies. Et quand il y parvient enfin, il vaut mieux qu'il y reste confiné. En effet, si les antibiotiques sont sur utilisés, il y a des chances qu'ils deviennent vite inefficaces. En conséquence, la production d'antibiotiques n'est pas du tout intéressante pour les géants pharmaceutiques.

"Un fantastique nouvel antibiotique pourrait générer à la société qui le développe des revenus de 1,5 milliards d'euros sur les dix ans de son cycle de vie. Cela peut sembler beaucoup, mais ce n'est rien", soutient Enrico Baraldi, professeur de gestion à l'université suédoise d'Uppsala.

"Vous avez déjà dépensé plus de 50 millions d'euros entre la recherche et les premiers tests cliniques. Ensuite vous devez ajouter 300 millions pour les tests et les coûts post approbation... tout en sachant qu'il y a entre 60 et 70% de taux d'échec".

Les grandes sociétés ont laissé tomber la production d'antibiotiques, déplore Christine Årdal, chercheuse à l'Institut Norvégien de Santé Publique. "Il n'existe que trois compagnies qui développent cliniquement de nouveaux antibiotiques".

Développer un nouvel antibiotique peut coûter des centaines de millions d'euros avant même que les boîtes ne rejoignent les tiroirs des pharmacies (crédit : shutterstock)Shutterstock

En 2016, plus de 100 sociétés et organisations ont signé la déclaration de Davos au Forum économique global pour "réduire le développement des résistances aux antibiotiques", pour investir dans de nouvelles recherches et rendre les traitements plus accessibles. Novartis, le géant pharmaceutique suisse, a signé le document. Et pourtant, en 2018, il a fermé son centre de recherche spécialisé aux États-Unis.

À l'époque, Novartis s'est justifié en affirmant que "le modèle commercial pour les antibiotiques est complètement remis en question" tout en se demandant comment les "les grandes sociétés pourraient continuer à soutenir" des investissements sur la question. Novartis nous a aussi certifié que la firme soutenait diverses initiatives pour réduire la résistance microbienne à l'échelle mondiale. L'industrie pharmaceutique soutient une proposition de la Commission européenne de subventionner des entreprises (déclarant des milliards de revenus), pour développer de nouveaux traitements. Une proposition qui ne fait pas du tout l'unanimité.

Des expert·es craignent même que ces subventions ne renforcent indirectement le monopole des sociétés sur des médicaments vedette, sous prétexte de développer de nouveaux antibiotiques.

"Vous ne pouvez pas attendre d'entreprises commerciales de développer des médicaments qu'ils n'écouleront pas en grande quantité, ensuite"

Ellen 't Hoen, experte de l'industrie pharmaceutique

Se lancer dans ce pari pourrait coûter très cher aux pays européens. Cela les forcerait à payer pour des antibiotiques, sans garantie d'en faire profiter leurs citoyen·nes. Cela pourrait aussi retarder l'accès à des médicaments biosimilaires ou génériques, explique Christine Årdal, qui ajoute qu'il devient urgent d'inventer de nouvelles méthodes de financement. Une solution, selon la chercheuse : un modèle révolutionnaire d'abonnement aux antibiotiques. Ainsi, les sociétés auraient un revenu garanti pendant une certaine durée, et les pays un accès garanti aux traitements.

Les représentant·es élu·es au Parlement européen veulent réduire la capacité de Big Pharma d'accroître son monopole sur les traitements innovants. "Voilà des dépenses qui vont s'ajouter à des budget santé déjà écrasants", craint Tilly Metz, députée européenne du parti Vert au Luxembourg.

Certain·es voient dans cette situation une défaillance du marché. Mais c'est exactement comme cela que fonctionne le marché, souligne Ellen 't Hoen, experte de l'industrie pharmaceutique. "Vous ne pouvez pas attendre d'entreprises commerciales de développer des médicaments qu'ils n'écouleront pas en grande quantité, ensuite. Donc, vous devez trouver de nouvelles façon de financer le développement de nouveaux antibiotiques".
Frédéric Peyrane est le directeur général de Beam Alliance, une association de PME européennes qui travaillent sur la résistance aux antibiotiques. Quel que soit le mécanisme choisi, il faut mettre de l'argent sur la table, et la proposition de "vouchers" proposée par la Commission européenne ne suffira pas, juge-t-il.

Mais il l'admet : l'industrie elle-même a la responsabilité d'attirer les investisseurs. "Nous ne devons pas surestimer le désir des investisseurs de comprendre les mécanismes qui se cachent derrière le développement des antibiotiques. Il faut trouver quelque chose pour informer les personnes qui ne veulent pas vraiment passer beaucoup de temps sur ce sujet et qui comparent les antibiotiques à l'investissement dans de nouveaux médicaments contre le cancer", souligne Frédéric Peyrane. Le système de "vouchers" est "injuste pour les consommateurs, parce qu'il retarde l'accès à des médicaments génériques pour traiter d'autres maladies et plombera les comptes de la sécurité sociale", juge Ancel·la Santos, du Bureau européen des unions de consommateurs.
Roman et son épouse Lena, à Oslo. (Credit: Michael Miller)

Dans une manifestation anti-guerre, dans la capitale norvégienne. (Credit: Michael Miller)

Cette urgence à l'innovation, les médecins norvégiens qui ont traité Roman, le soldat ukrainien, l'ont bien ressentie. Son corps contient des bactéries que le personnel de l'hôpital n'a jamais vu, ou presque. Il a fallu retrouver des antibiotiques des années 1960 ou 1970, des traitements qui ont de forts effets secondaires et que les médecins rechignent à utiliser désormais. "Nous avons du commander des antibiotiques qui n'avaient jamais été utilisés en Norvège. Ils sont chers, mais surtout très durs à trouver", précise Kristian Tonby, consultant en chef au département des maladies infectieuses à l'hôpital universitaire d'Oslo.

Roman est sorti de l'hôpital. Il se tient sur ses deux jambes, ce qui pour sa femme Lena tient du miracle. Ses blessures étaient si impressionnantes. Il passe ses jours dans la capitale Norvégienne pour se refaire une santé... et participer à des manifestations anti-guerre. Dès que les médecins lui en donneront l'autorisation, il repartira en Ukraine, pour former d'autres soldats. Mais le combat contre les bactéries multirésistantes, lui, est loin d'être gagné.

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