Incinérateurs d’ordures : des questions brûlantes restent en suspend

Alexia Barakou

Eurydice Bersi (Reporters United)
Eurydice Bersi (Reporters United)
Nico Schmidt
Nico Schmidt
27 avril 2023
La grande majorité des plastiques contenus dans nos poubelles jaunes sont souvent trop contaminés pour être recyclés. Quand ils le sont, ce n'est qu'au terme d'un étonnant parcours de recyclage. Souvent, ils finissent à l'incinérateur, rejetant un cocktail chimique des cheminées et un panache de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Bien que la technologie ait avancé pour amoindrir ses effets toxiques, les expert·e·s ne sont pas dupes : il serait dangereux de s'en satisfaire.
L’automne dernier, le gouvernement allemand a mis en place une mesure d’urgence, pour parer les coups de la crise énergétique. Une initiative d’autant plus terrifiante qu’elle est passée totalement inaperçue. Les incinérateurs de déchets pouvaient désormais se passer de systèmes de filtration. Il s’agissait d’anticiper les difficultés d’approvisionnement des produits chimiques nécessaires au bon fonctionnement du processus. Ce cauchemar ne s’est finalement pas réalisé, mais il a exposé la vulnérabilité d’un système considéré comme l’étalon d’or de l’élimination des déchets.

Dans les années 1990, à travers toute l’Europe, les incinérateurs d’ordures ménagères suscitaient l’inquiétude, mobilisaient les foules contre eux. Ensuite, les évolutions technologiques ont balayé les angoisses toxiques. Une grande partie des 30 millions de tonnes de déchets plastiques générées chaque année est incinérée, et la plupart des pays consument plus de pays aujourd’hui qu’il y a dix ans. Une tendance vouée à s’aggraver alors que les décharges ferment les unes après les autres. La construction de douze nouvelles usines est prévues en Pologne et en République Tchèque.

L’énergie et la chaleur produites par ces infrastructures sont vues d’un bon œil par les collectivités, bien que cet impact positif soit très limité (2,5% de l’énergie européenne est produite ainsi). Quand les plastiques sont incinérés, ils sont bien plus dommageable que le charbon, vis à vis de l’environnement : 2,9 tonnes de CO2 sont produites pour une tonne de plastique, contre 2,7 pour le charbon.
Certain·e·s expert·e·s craignent un désastre écologique de grande envergure. “Il faut garder à l’œil celles et ceux qui tiennent les usines d’incinération des déchets, explique Günter Dehoust, expert sur la question à l’Institut Öko, en Allemagne, un pays qui détient à lui-seul un cinquième des 500 incinérateurs européens.

En faisant nos recherches, nous avons trouvé trois failles dans le système européen qui permettent aux incinérateurs de polluer en toute discrétion. Le gouvernement allemand est même intervenu pour échafauder l’une d’entre elles.

“Une fausse impression de sécurité”

Première faille : le système de mesure des pollutions émises par les incinérateurs. Les prélèvement étaient toujours opérés dans des conditions stables, ni au démarrage ni à la fermeture, même s’il est notoire que c’est à ces moment là que les taux sont censés être les plus forts. En 2019, quand les directives européennes sur l’incinération des déchets furent révisées pour la dernière fois, quelque chose d’incroyable s’est produit.

“Dans notre groupe de travail, nous avons du nous battre pour que les furanes et les dioxines soient mesurés en continu, dans toute l’Europe”, nous apprend une source présente lors de ces discussions.

“Les gouvernements français et belges ont soutenu cette démarche. L’agence de l’environnement fédérale allemande l’a bloquée au dernier moment.” Les dioxines et les furanes, possiblement cancérigènes, sont produits quand les plastiques contenant de la chlorine, comme le PVC, sont incinérés. Quand ils sont dotés des bons produits chimiques, les filtres modernes peuvent capturer la majorité des dioxines. Rien à voir avec les performances passées. Marcus Gleis, chef de la délégation allemande, se justifie en expliquant que les données prouvant cela avaient été communiquées par les Français bien trop tard. “Nous n’avons pas eu assez de temps pour les examiner”, dit-il.
Un incinérateur, dans le nord de l’Italie. Il existe environ 500 infrastructures comme celle-ci en Europe.Lorenzo Buzzoni

“Les industriels tentent de faire des mesures au moment de la fin de service”, explique Abel Arkenbout, toxicologue à la Fondation ToxicoWatch, basée dans les Pays-Bas. “Mais quand les conditions ne sont pas normales, les instruments peinent à faire ces mesures. Il est totalement irresponsable de faire croire aux citoyens que tout est sécurisé alors que ce mirage ne se base que sur de fausses mesures, de mauvaises méthodes, inopérantes dans les moments clés où la combustion n’est pas complète”.

Ella Stengler, directrice générale de l’association CEWEP, affirme que la pollution est correctement mesurée. “Nous sommes très fier·e·s des performances environnementales des incinérateurs de valorisation énergétique en Europe”.

Des contrôles à risques

De plus, une infime quantité de polluants chlorés sont mesurés. Les PFAS, aussi appelés polluants éternels car ils ne se détruisent jamais, contiennent de la fluorine et par conséquent ne sont pas mesurés. Pourtant, tous les incinérateurs européens font partie d’une liste de sites contaminés par les PFAS. “La plupart des produits que nous utilisons dans notre vie quotidienne en contiennent et quand ils deviennent des déchets, ils échappent souvent au recyclage, qui aurait pu empêcher à ces substances de finir dans la nature”. Ella Stengler ajoute : “il n’existe pas encore de méthode de prélèvement certifiée pour les PFAS.”

Quand aux régulations, elles n’imposent pas la surveillance des effets des pollutions sur la biodiversité vivant à proximité des incinérateurs, ni les prélèvements sur les œufs ou le lait. Les seuls tests obligatoires ne consistent qu’à repérer les éventuelles fuites de produits chimiques dans l’environnement. Voilà qui laisse supposer que les effets toxiques s’accumulant dans les cellules sont sous estimés.
Les fumées de l’incinérateur planent au dessus de Bâle, près de l’un des 30 incinérateurs que compte le pays.Shutterstock

En faisant des prélèvements sur des œufs de poules domestiques, dans des mousses et des aiguilles de pin à proximité des incinérateurs de plusieurs pays, Abel Arkenbout a pu détecter une pollution sérieuse et des niveaux inquiétants de dioxines dans des œufs. “Quand on détecte des dioxines dans les alentours d’un incinérateur, il n’y a pas forcément une corrélation avec les émissions de cette usine”, soutient Ella Stengler en se basant sur un rapport détaillant toutes les sources possibles d’émissions de dioxines.

Tous les travaux d’Arkenbout ne font pas l’objet d’une évaluation par les pairs. Il rejette les critiques en invitant de plus en plus de personnes à s’intéresser à ces questions : “je pense que nous ne devrions pas être seuls à nous offusquer, nous devrions être bien plus nombreux, plus de gouvernements devraient garder à l’œil les cheminées des incinérateurs.”

Une bataille pour accéder aux informations

Ella Stengler, de l’association CEWEP, explique les industriels sont très attachés à la transparence. “Les opérateurs sont légalement tenus de communiquer les données aux autorités compétentes pour les évaluations de conformité. De même, les autorités doivent les rendre accessibles au public. C’est donc accessible à tous et toutes.” Et pourtant, malgré ces bonnes paroles, les activistes qui tentent d’obtenir ces informations se retrouvent dans les tribunaux.

Volos est une cité portuaire au pied du Mont Pélion, dans le centre de la Grèce. Une colline verdoyante sépare le charmant centre ville d’une usine de ciment de 100 ans, désormais opérée par Lafarge et Holcim. Pour fonctionner, elle utilise plus de 185000 tonnes de déchets chaque année. Les déchets deviennent des combustibles : c’est la co-incinération.
Des activistes soutiennent que l’usine de ciment de Volos est à l’origine des problèmes de santé observés auc alentours.Shutterstock

Les autorités lcoales n’ont pas pris le taureau par les cornes, sur la pollution. Et ce même si Volos connait quatre fois plus d’attaques cardio-vasculaires qu’ailleurs, surtout chez les femmes, et 2,5 fois plus de cancers du foie que la moyenne nationale. Des études ont démontré des hausses d’admissions à l’hôpital chaque fois qu’une forte pollution en particules fines étaient relevées.

“Ils ont essayé de nous faire passer pour des fous”, explique le cardiologue Matthaios Dramitinos, ancien directeur de l’hôpital de Volos. Il existe bien d’autres sources de pollution dans la ville, les pots d’échappement des voitures, les cheminées, les usines, et la contribution exacte de la cimenterie à la mauvaise santé des habitant·e·s est un sujet controversé.

Après trois grandes manifestations, dont l’une a mené à la mort d’un activiste (alors que plusieurs autres sont poursuivis pour désobéissance civile), la société a accepté de publier ses données sur la pollution en ligne. Mais rien sur le mercure ou d’autres métaux lourds alors que le premier concentre toutes les inquiétudes, dans les incinérateurs de déchets. Concernant les dioxines, liées à la combustion des plastiques, la société met en ligne les mesures quotidiennes moyennes. Pourtant, l’usine s’est laissé la possibilité de passer au gaz naturel comme combustible, plutôt qu’aux déchets ménagers, quand une société spécialisée se déplace pour mesurer les taux de dioxines.

“L’utilisation de combustibles de substitution est clairement une option vertueuse pour l’environnement et plus vertueuse techniquement, c’est le nouveau visage du secteur, un pas de plus vers une neutralité climatique européenne”, nous explique un.e porte parole de Lafarge / Holcim.
Volos, en Grèce. L’usine de ciment est cachée derrière la colline.Eurydice Bersi

Stelios Limnios, ingénieur à la retraite et activiste, affirme que les données doivent être collectées indépendamment. “Les autorités provinciales promettent de mener leurs propres prélèvements depuis 2016, souligne-t-il. “Ils retardent tout à dessein, parce que le problème est de plus en plus évident. Le bureau environnement de l’administration a refusé de s’expliquer, renvoyant notre demande à Dorothea Kolyndrini, qui dirige l’administration locale… et qui n’était pas disponible.

“Nous étions censés superviser le fonctionnement de l’usine, via un comité local de contrôle”, explique Stelios Limnios. “Ce comité n’a jamais été créé, et en 2019 l’accord pour sa création a été discrètement jeté à la poubelle. C’était l’un des derniers actes de l’administration Syriza.

L’économie souterraine des déchets

Une supervision est indispensable pour contrôler le type des déchets brûlés. Mais en France, un comité de surveillance local n’a pas été tenu informé quand, en janvier 2023, un incinérateur municipal de Nice appartenant à Veolia a incinéré des déchets radiocatifs. La firme a invoqué l’incident, mais le risque est là : des déchets dangereux peuvent facilement trouver le chemin des incinérateurs.

Europol considère qu’il existe une véritable économie souterraine des déchets illégaux, en Europe. Depuis 2018, le problème est de plus en plus grave. Cette année là, la Chine a décidé de ne plus être le dépotoir de la planète et a banni l’importation des déchets les plus problématiques. Combinée à une surveillance laxiste des émissions, l’incinération dans une usine de traitement des déchets de l’Union européenne (UE) apparait comme une solution de facilité pour se débarasser de déchets, pour moins cher que le recyclage. C’est aussi source de profits pour usines. Quand le procureur roumain Teodor Nita a confronté un politicien sur l’absence de coercition visant les trafiquants de déchets illégaux, sa réponse l’a laissé sans voix : “On ne peut pas faire cela car ça mettrait en colère les fabricants de ciment, ils ont un lobby puissant”, a expliqué le magistrat à une journaliste du Deutsche Welle.

Mais l’incinération en elle-même produit des déchets très problématiques. Pour chaque tonne de déchets incinérés, on obtient 300 kilos de cendres chargées de produits toxiques. “En Allemagne, il est possible de réutiliser ces déchets comme remblais pour les routes, avant l’asphalte. Ça me fait mal au cœur”, explique Peter Gebhardt, l’un des expert.e.s sur la question des incinérateurs en Allemagne. “De l’eau de pluie peut s’infiltrer et lâcher les polluants dans l’environnement”, soutient-il. Ses craintes se vérifient à la lecture d’un rapport néerlandais détaillant l’impact des déchets comme remblais, mis en contact avec l’eau de pluie.
En Allemagne, les déchets des incinérateurs sont utilisés comme remblais pour les routes. Au contact de l’eau de pluie, les polluants peuvent être relâchés dans la nature.Thomas Kohler/Flickr CC BY 2.0

Les industriels soutiennent que l’incinération est un maillon de l’économie circulaire étant donné que très peu de plastiques peuvent être recyclés. Selon eux, c’est la seule solution à disposition pour réduire la montagne de déchets plastiques tout en récupérant des matériaux tels que les métaux contenus dans différents types de déchets et en produisant des quantités limitées de chaleur et d’électricité. Qu’il s’agisse d’un cercle ou d’une ligne droite, tout cela laisse une traînée toxique que beaucoup choisissent de ne pas regarder. Car l’alternative pourrait être pire encore.

Édition : Chris Matthews
Traduction : Anne-Laure Pineau

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