24 octobre 2023

Guerre en Ukraine : la France importe des centaines de millions d'euros de métaux russes

Pascal Hansens || ""
Pascal Hansens
Maxence Peigné || ""
Maxence Peigné
Sigrid Melchior || ""
Sigrid Melchior
Harald Schumann || ""
Harald Schumann
Malgré la guerre en Ukraine, l’Union européenne autorise les importations de métaux russes. Au moins 13,7 milliards d’euros ont ainsi été versés à des sociétés détenues notamment par des oligarques sanctionnés par Bruxelles. Parmi les principaux acheteurs français, on retrouve les géants de l'aéronautique  Airbus et Safran.
Pour se protéger de la pluie, ils se sont dirigés tout droit vers le cockpit. Emmanuel Macron a pris la place du pilote, Olaf Scholz, le chancelier allemand, est assis à sa droite. D’une main, chacun tient le manche de l’avion Airbus A321 tout droit sorti des lignes de production de l’usine d’Hambourg. Ce lundi 9 octobre, durant une visite officielle des deux dirigeants sur le site, les sourires sont de mise : quel meilleur symbole que celui de l’avionneur franco-allemand pour dire la réussite de l’industrie européenne. Mais ce que ne raconte pas la photo souvenir, c’est qu’un pays en guerre, la Russie, et ses oligarques sanctionnés par l’Union européenne, bénéficient aussi des excellents résultats d’Airbus. Et de nombreux autres fleurons industriels européens.

Afin de fabriquer ses avions de ligne long et moyen courrier, ses appareils de fret ou ses hélicoptères, l’avionneur, dont les États français, espagnols et allemands sont actionnaires, a besoin de minéraux ou de métaux spécifiques regroupés sous le nom de « matières premières critiques ». Parmi elles, se trouve le titane, un métal à la fois léger et très résistant, dont l’un de ses principaux fournisseurs est la Russie. La guerre en Ukraine ne semble pas avoir changé la donne. Bien au contraire. Entre le 24 février 2022, soit le début de l’offensive russe et le 14 mars 2023, Airbus a acheté pas moins 22,8 millions de dollars de titane russe, selon des données douanières russes obtenues et analysées par Investigate Europe (IE). C’est quatre fois plus que sur les 13 mois précédents.

D’après notre enquête, son principal partenaire à Moscou n’est autre que Vsmpo-Avisma, le leader mondial de la production de titane. Alors que l’avionneur promettait, en décembre 2022, de stopper ses importations russes en « quelques mois », la société figurait toujours dans la liste des fournisseurs d’Airbus en juillet dernier. Et aujourd’hui ? Difficile à savoir : depuis le printemps 2023, le géant de la titane russe n’identifie plus ses acheteurs dans ses déclarations douanières.

Airbus alimente indirectement la machine de guerre russe


Vsmpo-Avisma n’appartient pas à n’importe qui. Elle est détenue à 25% par la société nationale d'armement russe Rostec, qui fabrique des missiles, des armes de précision ou encore du matériel pour les forces aériennes russes, et à 65% par l’ancien directeur des investissements de cette entreprise d’État. Les liens entre Vsmpo-Avisma et Rostec sont tels que les deux entités partagent un seul et même président. Son nom : Sergueï Tchemezov. Cet homme d’affaires âgé de 71 ans a noué des liens avec Vladimir Poutine à l’époque où les deux hommes officiaient comme agents du KGB en Allemagne de l'Est. Depuis, il n’a cessé de gravir les échelons au sein d’entreprises contrôlées par l’État jusqu’à prendre la tête de Rostec, en 2007.

Après l'annexion de la Crimée, en 2014, Bruxelles a imposé des sanctions contre Sergueï Tchemezov, accusé de soutenir matériellement et financièrement le gouvernement russe. L'an passé, à Barcelone, les autorités espagnoles ont saisi son yacht baptisé le "Valérie" et estimé à 140 millions de dollars. Quant à Rostec, dont la production a décuplé depuis le début de la guerre, elle est sous le coup de restrictions européennes depuis mars 2022. Motif, elle contribue au renforcement militaire et technologique de la Russie ou au développement de son secteur de la défense et de la sécurité”, selon un document public européen.

Comment expliquer qu’Airbus se fournisse auprès d’un partenaire aussi étroitement liée aux finances du Kremlin ? Contacté, un porte-parole de l’avionneur explique que la société  « augmente actuellement sa production d’avions commerciaux, ce qui a un impact mécanique sur ses volumes d’approvisionnement ». Il assure que la multinationale cherche à réduire sa dépendance à l'égard de la Russie, même si cela « prendra du temps » et précise qu’Airbus respecte les sanctions édictées par l’Europe. De fait, à ce jour, le titane russe ne fait l’objet d’aucune sanction de la part de l’UE. 

Bruxelles protège ses fournisseurs russes


C'est bien du côté de Bruxelles que tout se joue. Ici, dans les bureaux feutrés du Conseil de l’Union européenne, les ministres des vingt-sept États membres décident à l’unanimité d’infliger, ou non, des sanctions contre des personnes ou des sociétés russes. Onze paquets de sanctions ont ainsi été adoptés depuis le début du conflit. Ils concernent le pétrole brut, l’acier ou encore le ciment, le bois, les fruits de mer, les liqueurs… En revanche, le Conseil - autrement dit les gouvernements nationaux - se refuse à sévir contre les acteurs fournissant l’Europe en matières premières critiques. Soit, une trentaine de ressources, dont le titane, mais aussi le nickel et l’aluminium, utilisés pour faire tourner des industries de pointe comme l’aéronautique ou celles liées à la transition énergétique. L’une des raisons invoquées : ne pas plomber l'économie européenne.  

Avec ces exemptions, c’est en fait la grande dépendance de l’Europe à l’égard des mines russes qui est mise au jour. Pour cause : en 2021, le premier marché pour le titane russe était l’Union européenne, avec 47,7 % de la part des exportations de la Fédération. De même pour l’aluminium, où les Vingt-Sept totalisaient 28% des ventes à l’export russe, selon les chiffres compilés pour IE par la Kyiv School of Economics (KSE). 

Selon Airbus, un autre argument expliquerait le choix discutable de l’UE : « L’arrêt de l’utilisation par l’Occident du titane russe pour l’aviation civile encouragerait l’industrie russe à se concentrer sur les besoins en matière de défense. » En clair, si les Européens n’achètent pas ces métaux, ils pourraient fournir l’effort de guerre de Moscou. En réalité, Vsmpo-Avisma est d'or et déjà un important fournisseur des troupes du Kremlin, ce qui lui a valu des sanctions de la part de Washington. Contactée, la direction de Vsmpo-Avisma n’a pas répondu à nos questions. 

Nous avons accru notre dépendance à l’égard de la Russie. C’était une erreur grave.

Roland Papp, Transparency International

Grâce aux avantages concédés par les États membres, la société Vsmpo-Avisma profite également des commandes d’un fleuron de la défense tricolore : le groupe Safran, dont l’État français est actionnaire. Entre février 2022 et mars 2023, le fabricant d'armes et de moteurs d'avion a importé pour 25 millions de dollars de titane russe. Le tonnage de ses commandes a doublé  par rapport aux 13 mois précédents. Et ce n’est semble-t-il pas près de s’arrêter. « Nous continuons à nous approvisionner chez Vsmpo », explique un porte-parole joint par IE. En attendant de trouver de nouveaux fournisseurs « essentiellement en Amérique du nord », Safran continue donc à faire tourner l’activité d’une entreprise liée au complexe militaro-industriel russe.

Un choix à contre-courant de celui suivi outre-Atlantique. Dès mars 2022, l’américain Boeing a en effet annoncé se séparer de ses fournisseurs russes, dont Vsmpo-Avisma. Les États-Unis, mais aussi le Royaume-Uni, ont par ailleurs sanctionné certaines compagnies minières, voire, pour ce qui concerne Londres, banni le cuivre, l’aluminium et le nickel russes.

L'inertie européenne sur ces questions ne passe pas... « Nous avons eu suffisamment de temps pour réagir, déplore Roland Papp, expert des flux financiers illicites au sein de l’ONG Transparency International. L’annexion de la Crimée date de 2014, l’invasion de la Géorgie remonte même à 2008, il y a 15 ans ! Et qu’avons-nous fait ? Nous avons accru notre dépendance à l’égard de la Russie. C’était une erreur grave. »

« L’aéronautique mondiale est tributaire de la production russe, observe un expert du secteur minier russe sous couvert d'anonymat. Tant qu’aucune sanction ne s’appliquera au titane, les avionneurs continueront de faire des stocks en prévision de possibles restrictions. » Une stratégie confirmée par Lisi Aerospace, une société française qui fabrique des composants à base de titane pour Airbus et Safran : « Dès le début de la crise en Ukraine, [nous avons] entrepris des démarches pour constituer des stocks de sécurité ». Ses importations auprès de Vsmpo-Avisma ont été multipliées par six entre le début de la guerre et mars, par rapport à la période précédente, pour un total de près de 24 millions de dollars. 

L’État français n’ignore pas cette course au titane russe, ni la manne qu’elle représente pour Vsmpo-Avisma et les coffres du Kremlin. Dans une note datée d’avril 2023, la préfecture d’Occitanie, qui accueille les lignes de production de Safran et Airbus sur son territoire, rappelait à ce propos que les industriels avaient commandé jusqu'à deux ans de titane d'avance à leurs fournisseurs russes. Et ce, en vue d'un possible embargo sur les matières critiques.

13,7 milliards d’euros vers la Russie depuis le début de la guerre


Plus largement, depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne a importé pour au moins 13,7 milliards d’euros de métaux russes, d’après nos calculs basés sur les chiffres d’Eurostat, l’office statistique de l’Union européenne. Principalement de l’aluminium, du nickel, du cuivre et du titane. Pour la France, la facture était d’environ 276 millions d’euros rien que pour l’année 2022, selon les statistiques compilées en interne par la Commission européenne. 
Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne a importé pour au moins 13,7 milliards d’euros de métaux russes.Alexia Barakou

Outre Vsmpo-Avisma qui a vendu 308 millions de dollars de titane à l’UE depuis le début du conflit, d’autres sociétés ont tiré leur épingle du jeu. Des entités parfois sous sanctions internationales, quand ce n’est pas leurs dirigeants. Comme l’illustre le cas du président de Nornickel, l’un des leaders mondiaux du secteur minier (7,6 milliards de dollars de chiffres d’affaires rien que pour le nickel et le cuivre exportés vers l’UE, sans compter 3 milliards de dollars de palladium, de platine et de rhodium qui entrent en Europe via l'aéroport de Zurich).

Le patron et principal actionnaire de Nornickel n’est autre que Vladimir Potanine, le deuxième homme le plus riche de Russie et ancien vice-premier ministre du pays. Proche du président Poutine, Vladimir Potanine est personnellement visé par des sanctions américaines et britanniques : les biens de celui qui passe régulièrement ses vacances dans les Alpes françaises et possède un yacht estimé à plus de 300 millions de dollars sont désormais gelés. Mais les Etats membres de l’UE n’ont pas estimé nécessaire de s’aligner sur Londres et Washington. Entre février 2022 et juillet 2023, environ un tiers des livraisons de Nornickel vers l'UE ont été acheminées jusqu’en en Finlande, où l’entreprise possède une raffinerie. Le reste de ses exportations ont atterri entre les mains de clients inconnus. En inscrivant sa propre filiale suisse comme importatrice des stocks, le groupe a pu dissimuler l’identité des acheteurs réels dans ses déclarations à la douane.

Le schéma est similaire chez Rusal. Le géant russe de l’aluminium s'appuie sur ses antennes dans des paradis fiscaux pour anonymiser ses partenaires européens. Via des entités en Suisse et à Jersey, Rusal a ainsi exporté au moins 2,6 milliards de dollars d’aluminium vers l’Union européenne dans les seize mois qui ont suivi l’agression de l’Ukraine. Le groupe y possède toujours une fonderie en Suède et la plus grande raffinerie européenne d’aluminium, en Irlande.
Son principal actionnaire, le milliardaire Oleg Deripaska, est sanctionné par Bruxelles et ses alliés, mais comme les autres producteurs de métaux critiques en Russie, l’entreprise échappe à toute restriction au sein de l'Union. En août 2023, l’Europe représentait encore un tiers de ses revenus, selon la communication officielle du groupe. Sollicitées, ni Rusal ni Nornickel n’ont répondu à nos questions.

Désormais, l’Union essaie de sortir de l’ornière dans laquelle elle s’est mise. En mars dernier a eu lieu la présentation du règlement intitulé Critical Raw Materials Act.  Ce texte a pour objectif de renforcer l’autonomie de l’Union européenne vis-à-vis de pays concurrents, voire belliqueux, à l’image de la Russie. Problème : les fonds alloués restent dérisoires. Par conséquent, le statu quo en matière d’importation de matières premières critiques reste de mise. Alors que l’Union européenne s’apprête à adopter un douzième paquet de sanctions contre la Russie, lesdites matières premières sont restées soigneusement à l’écart des négociations. 

Un mystère persiste cependant. À la mi-décembre 2022, l’Union européenne a ajouté dans le cadre de la 9e vague de sanctions un régime dérogatoire permettant des investissements européens dans certaines mines situées sur le territoire russe. 

Malgré nos insistances, aucune de nos sources — pourtant plutôt loquaces sur l’importation des matières premières critiques — n’a été en mesure ou n’a souhaité nous répondre. Pour autant, l’exemption reste là bien présente, perdue au fond des annexes du régime de sanctions européennes, sans que l’on sache à qui profite le crime.

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