En RDC, le noir pétrole de Perenco

Alexis Huguet/AFP

Par Leïla MiñanoMaxence PeignéMathias DestalGeoffrey LivolsiDorian CabrolAlexandre BrutelleBaron Nkoy and Lea Szulewicz

Casque de chantier vissé sur la tête et bleu de travail, Arthur Gueriot, le directeur de Perenco en République démocratique du Congo, reçoit pour une visite guidée de son exploitation située à Muanda, à l’extrême ouest du pays. « Une exploitation durable », assure-t-il devant un site de stockage du pétrole vert émeraude. Ce 19 octobre 2021, le seul opérateur pétrolier de République démocratique du Congo, d’ordinaire très secret, s’est décidé à laisser entrer la presse.

Le voyage vaut le détour. Ici les tankers de Perenco font face à l’océan Atlantique. A deux pas de là, dans le sable, un pipeline métallique plonge dans les vagues, direction le terminal offshore de la compagnie et son immense torchère qui éclaire le ciel bleu du début d’après-midi. Demain, un navire de la pétrolière acheminera le brut congolais dans le monde entier. « Vers le marché international », s’enorgueillit Gueriot, venu présenter le savoir-faire de Perenco en matière d’extraction de l’or noir issu de puits « matures » rachetés à des majors. Ici, dans la région du Kongo central, Perenco exploite une dizaine de gisements rachetés à l’américain Chevron au début des années 2000


Alexis Huguet/AFP
Muanda, en RDC, se situe dans la zone protégée du parc marin des mangroves.

Pour parer d’éventuelles critiques, le directeur assure que ses équipes travaillent en étroite collaboration avec les responsables locaux pour réduire au maximum « l’impact des opérations ». Par ailleurs, le groupe investirait généreusement « dans l’éducation, l’accès à l’eau, à l’électricité et dans les infrastructures ». A l’entendre, l’exploitation pétrolière où sont produits 25 000 barils de brut par jour serait un cadeau pour la RDC, la région et la ville de Muanda. Pourtant, depuis plus d’une décennie, les accusations contre la compagnie se multiplient. Qu’elles proviennent d’ONG locales et internationales, de chercheurs universitaires ou encore du sénat congolais, elles pointent des pollutions répétées aux hydrocarbures, la contamination de l’eau potable, mais aussi l’explosion des maladies respiratoires. En compilant l’ensemble de ces signalements avec une enquête de terrain, Investigate Europe (IE), Disclose et le Environmental investigative forum (EIF) ont ainsi recensé 167 signalements de pollutions liées aux activités de Perenco ces quinze dernières années. Interrogé, le groupe Perenco « reconnaît que des incidents ont eu lieu dans le passé », mais qu’ils seraient « mineurs et très localisés ».

Torchères au cœur de la mangrove

La zone d’extraction de Perenco en RDC jouxte le parc marin des mangroves dont les frontières ont été délimitées par un décret daté de 1992. Sept cents kilomètres carrés d’un écosystème protégé fait d’arbres tropicaux et de marais qui hébergent lamantins, hippopotames, singes et tortues. Un environnement classé « zone humide d’importance internationale » au sein duquel Perenco a recours à des méthodes d’un autre temps. A l’image du torchage, une technique qui consiste à brûler le gaz libéré lors de l’extraction du pétrole, mais qui laisse échapper du méthane dans l’atmosphère. Le méthane est considéré comme l’une des principales sources du réchauffement climatique après le dioxyde de carbone.

En 2015, le législateur congolais avait pourtant interdit le torchage sur son territoire, mais depuis, les ONG se plaignent de l’absence de contrôle par les autorités.  A Muanda, la pratique n’a rien d’exceptionnel : depuis près d’une décennie, les torchères de Perenco brûlent sans relâche, jour et nuit.

Grâce au logiciel de télédétection de l’ONG américaine Skytruth qui utilise l’imagerie spatiale pour repérer les atteintes à l’environnement, nous avons ainsi pu identifier au moins 58 sources de torchage à l’intérieur ou à proximité du parc marin des mangroves, entre 2012 et 2021. D’après nos calculs, ces torchères seraient à l’origine du rejet de deux milliards de mètres cubes de méthane dans l’atmosphère. A titre de comparaison, pour la seule année 2021, Perenco a une empreinte carbone équivalente à celle de 21 millions de congolais. Une pollution qui n’a pas cessé, comme en atteste cette photo prise en 2022.  


Environmental Investigative Forum
Une torchère au ras du sol près de Muanda, photographiée en 2022 (EIF)

Interrogé, Perenco explique que ses contrats pétroliers datent d’avant l’interdiction de 2015. Il assure et que le groupe “investit pour diminuer le torchage” et met tout en œuvre pour contribuer à préserver la mangrove. Sollicité à de multiples reprises, le gouvernement congolais n’a pas donné suite.

Vapeurs toxiques

Les émanations de gaz pourraient également avoir de graves conséquences sanitaires. La zone d’extraction est située au centre d’une mosaïque de villages de pêcheurs, de champs agricoles épars et jouxte la ville Muanda – où la pétrolière finance l’hôpital et l’école. En 2020, l’université de Lubumbashi a posé un diagnostic alarmant. D’après une étude réalisée par son unité de toxicologie et environnement, la région de Muanda connaîtrait en effet un taux anormalement élevé de cas de diarrhées, de maladies respiratoires et de contaminations au benzène directement imputables à l’extraction de l’or noir.

D’après des habitants du village de Kitombé, situé au cœur des champs pétrolifères, ces vapeurs toxiques auraient même causé la mort, en 2016, d’un bébé de deux mois et d’un homme de 21 ans. Dans un courrier envoyé à l’ONG locale, Renad, et que nous avons pu consulter, ils écrivent que leurs morts seraient survenues à la suite d’intenses vomissements de sang. Quelques mois auparavant, des représentants de la commune avaient demandé à l’entreprise, par écrit, d’intervenir pour modifier les torchères afin de « sécuriser les vies humaines ». Une requête restée sans réponse. Interrogé, Perenco qualifie ces différents témoignages ainsi que l’étude universitaire de « faux et diffamatoires ».



Enfouissement des boues de forages, fuites de pétrole, pollution des eaux

Même éteintes, les torchères de Perenco représenteraient un danger pour l’environnement.  « Il arrive que les torchères s’éteignent à cause du vent ou de la pluie », rapporte l’ONG Renad. Mais pendant ce temps, du gaz non brûlé se répand toujours. Parmi les conséquences, l’ONG note « le comportement anormal des cultures (jaunissement des feuilles) et la contamination de la flore sauvage ». Ce que confirme un paysan que nous avons rencontré à Kitombé : « Depuis que les torchères de Perenco se sont rapprochées du village, les palmiers ne produisent plus rien, tout comme les champs de maïs et de manioc ».

En plus des torchères, d’autres pollutions sont régulièrement signalées. Parmi les plus nombreuses : l’enfouissement des boues de forages. Dès 2013, un rapport du sénat congolais dénonçait l’enterrement de ces fluides issus de l’extraction du pétrole et potentiellement composés de résidus d’hydrocarbures et de métaux lourds. « La gestion de la boue de forage ne respecte pas les normes environnementales en matière de rejet des déchets industriels, elle est tout simplement enfouie dans une fosse », alertaient les élus à l’époque. Une vidéo réalisée il y a quelques semaines et transmise à Investigate Europe et ses partenaires confirme la persistance de cette pratique. Mais selon Perenco, ces dernières sont traitées et « ne posent aucun risque pour l’environnement ».

En bonne place des incidents rapportés sur le terrain figurent également les fuites de pétrole brut dans les sols et les cours d’eau – au moins six d’après notre recueil. « On nous a alertés à maintes reprises sur des cas d’écoulement et de débordement de pétrole brut dans les champs, les pâtures et les rivières », confirme la directrice de l’antenne congolaise d’Avocats Sans Frontières.


Alexis Huguet/AFP
Travailleurs sur un site de Perenco en RDC

C’est dans les rangs de la pétrolière que nous obtiendrons la confirmation de ces épanchements dénoncés par les ONG. « Oui des fuites il y en a, concède un ex-employé de Perenco à Muanda, sous couvert d’anonymat. Il tient cependant à relativiser les coulées de brut : « Des fuites il y en a partout et comme partout il y a des procédures mises en place ». S’il refuse d’entrer dans le détail des « gros chantiers » qu’il a eu à gérer, il admet que certaines fuites sont dues en majorité des erreurs humaines, mais aussi à « l’usure ou à la vétusté des installations ».

Ces pollutions à répétition ont conduit Sherpa et Les Amis de la Terre à saisir la justice en 2019 pour obtenir l’accès à des documents internes de l’entreprise. En effet, Perenco France affirme n’exploiter aucun gisement d’hydrocarbures et ne détenir aucune installation en RDC. Ses filiales locales seraient seules aux manettes dans les pays où opère le groupe. En 2020, le siège parisien a même discrètement changé ses statuts pour devenir un simple « fournisseur de services » pour le « secteur pétrolier ». Mais dans les faits, d’après l’ancien employé de Perenco en RDC, les accidents impliquant la responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise ont toujours été transmis au siège de Perenco à Paris. Là, où serait d’ailleurs décidée la stratégie à tenir sur les sujets environnementaux et sociaux.

Les réponses envoyées par Perenco peuvent être consultées ici en anglais. #PerencoFiles est une enquête en cours soutenue par le IJ4EU Investigation Support Scheme. L’enquête de EIF sur DRC a été financée par le Fund’s Earth Investigation Programme.