En Grèce, les chouettes protègent les agriculteurs des rongeurs comme des pesticides

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Quand Vasileios Bontzorlos descend de sa très haute échelle, il ouvre les mains et dévoile trois petites boulettes marrons. Il en réduit une en miettes et on découvre plusieurs petits crânes de souris et de rats, emberlificotés dans un mélange de petits ossements et de matières peu ragoûtantes. Nous sommes dans en plein cœur de la plaine de Thessalie, le grenier de la Grèce, et ici on mène une guerre sans pitié contre les infestations de rongeurs. Mais dernièrement, une révolution est en marche : on veut se battre sans verser une goutte de poison sur les champs.

Vasileios Bontzorlos, à la fois biologiste et technicien forestier, évoque avec passion la créature qui accompagne les agriculteur.trices dans leur combat contre un ennemi qui, laissé tranquille, pourrait détruire des champs entiers et provoquer la ruine des exploitant.e.s. La chouette effraie vit dans des zones rurales de basse altitude et se nourrit presqu’exclusivement de souris, de campagnols et de rats. De petits rongeurs qui sont un fléau pour les récoltes, et ce depuis des milliers d’années.

Un couple de chouettes effraie peut tuer entre 2000 et 5000 rongeurs chaque année. Ce qui leur reste sur l’estomac, les crânes par exemple, se retrouvent dans les petites pelotes de réjection que les chouettes utilisent comme matelas pour leurs œufs. Si les chouettes peuvent faire bien des choses, bâtir un nid n’est pas dans leur palette de compétences. Elles se trouvent donc des cachettes dans des cavités, des arbres ou des rochers, ou dans des granges anciennes… mais dans les paysages agricoles actuels, ces espaces tendent à se raréfier.

C’est là qu’entre en jeu la cabane à oiseaux. En construire un peu partout sur les terres agricoles, c’est une chouette idée originaire de Malaisie, une idée qui s’est révélée particulièrement efficace dans la lutte contre les infestations de rongeurs en Israël. Appliquée depuis les années 1990, la mise en place de ces nichoirs devint un programme national en 2008.


Credit: Eurydice Bersi
Vasileios Bontzorlos inspecte l’un de ses nichoirs à chouettes à Thessalie, en Grèce.

“J’ai beau chercher des failles dans notre système, détecter des invasions de rongeurs que nous aurions loupées, mais non : cela semble fonctionner », explique Yoav Motro, spécialiste en la matière au Ministère de l’agriculture israëlien. « Depuis que nous avons commencé, l’usage de raticides a baissé de 50 à 60% au niveau national. Dans les fermes où les nichoirs ont été installés, on a noté 100% de baisse, c’est à dire que les agriculteurs ont cessé d’en utiliser ».

À l’université de Tel Aviv, le Professeur Yoshi Leshem, l’ornithologue chevronné qui a lancé l’initiative considère que le secret c’est d’intégrer les agriculteurs.trices. « À la fin de la journée, l’agriculteur.trice fatigué.e s’installe devant son ordinateur, regarde sa webcam et voit que toutes les 45 minutes sa chouette ramène un rongeur au nid. Et il ou elle se dit « ouah, ça fonctionne ! »

Installer les nichoirs et les entretenir ne demande aucun effort. Yoav Motro a calculé que chaque cabane à oiseau demandait environ 0,2 jour de travail annuel, ce qui signifie qu’une ferme équipée de cinq boîtes n’impose qu’une journée de travail par an. Les chouettes effraies ont un rayon d’action de 3 kilomètres, donc même si les exploitant.e.s n’ont pas la certitude que leurs proies proviennent effectivement de leurs champs, comme les nichoirs sont dispersés dans toute la région, peu importe la chouette, pourvu que les rongeurs disparaissent.

Une autre caractéristique qui fait de la chouette l’outil idéal pour le contrôle des invasions de rongeurs : plus il y a de proies, plus elles pondent. Elles s’attaquent aussi aux espèces les plus nombreuses à un moment M, ce qui réduit les pics de population. Jamais les chouettes n’extermineront les rats, mais le but est de réduire leurs populations de façon significative et de réduire une sérieuse menace à une nuisance occasionnelle.

Le contrôle naturel des nuisibles va de pair avec une meilleure compréhension des dangers qui concernent les différentes cultures. « Étudier les chouettes est la meilleure façon de connaître la nature exacte des ennemis qu’on peut rencontrer à un moment donné, dans un lieu donné », explique Vasileios Bontzorlos, dont l’ONG Tyto (du nom scientifique de la chouette) installe des nichoirs sur des terres agricoles.

Credit: Ioannis Pangalis
Vasileios Bontzorlos avec une chouette effraie

”Le problème des rongeurs est cyclique, quand il y a invasion les dommages sur les récoltes peuvent atteindre 200 millions d’euros. C’est énorme », soutient Kostas Agorastos, qui dirige l’administration locale de la région de Thessalie. « Nous avons décidé d’opter pour une méthode naturelle, pour protéger la production agricole ».

Inspirée par le projet pilote de Vasileios Bontzorlos, Thessalie est prête à installer des centaines de nichoirs en plus, en espérant ainsi encourager ces prédateurs utiles à faire des petits au beau milieu des champs de blé, d’orge ou de maïs.

Il reste d’autres alternatives au contrôle des espèces nuisibles. Les raticides les plus avancés, les anticoagulants de deuxième génération (SGARs), ont été interdits d’usage en Europe en mai 2021, quand l’autorisation de bromadiolone, son composé organique, a expiré.

De nombreuses études scientifiques ont montré que les SGARs sont particulièrement nocifs pour l’environnement. Ils ne se dissolvent pas facilement, sont extrêmement toxiques et peuvent s’accumuler dans les systèmes de plus gros prédateurs. À travers tout le continent, les SGARs sont malgré tout toujours disséminés autours des bâtiments, dans des espaces publics comme les parcs, les terrains de golf, les digues.

« Les produits anti-coagulants sont en rupture avec plusieurs évaluations réglementaires des risques environnementaux et ils sont encore massivement. La raison est simple : il y a un besoin sociétal de contrôle des rongeurs et un manque d’alternatives plus sûres », a écrit Nico van den Brink, toxicologue à l’Université de Wageningen dans les Pays-Bas et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet.

La Commission européenne a démontré que l’utilisation de raticides dans les bâtiments et les espaces publics n’est pas soumis aux mêmes règles que celles de l’agriculture. Cela signifie que la nouvelle règle imposant des restrictions de produits chimiques dans l’agricultures ne s’applique pas à ces contextes là. En théorie ces raticides sont d’ailleurs déjà interdits. Comment cela fonctionne-t-il en pratique ?

En Grèce, toutes les personnes contactées n’avaient aucun doute sur l’utilisation de raticides, mêmes fabriqués maison, dans les fermes. Agroza, une société qui distribue des SGARs pour une utilisation dans les bâtiments seulement, déclare ouvertement sur son site internet que plusieurs produits étaient utilisés dans des champs. Quand nous leur avons fait la remarque, la société a eu tôt fait de retirer cette précision.

« Bien sûr, il existe encore des usages illégaux de raticides », explique Kostas Agorastos. « Quand les agriculteur.trices sentent le danger, ils ou elles feront tout leur possible pour utiliser la solution la plus efficace, et la moins chère. Il y a des protocoles mais ils sont ignorés. Il nous est impossible de faire la police sur des centaines de milliers d’hectares. Voilà pourquoi nous introduisons des alternatives naturelles. »

L’expérience israélienne montre qu’il ne faudrait pas attendre de résultats immédiats. « Il s’agit d’un marathon plus que d’un sprint », prévient Yoshi Leshem. Pour avoir des résultats, il faudra attendre des décennies et un nombre suffisant de nichoirs. Pendant ce temps là, le marché mondial des raticides équivaut à 5,2 milliards de dollars et pourrait atteindre 7 milliards de dollars en 2027. « Je suis sûr que les fabricants de raticides n’apprécient pas trop mon activité. Mais c’est réciproque », explique celui qui a pu constater un peu partout dans le monde les dégâts de ces produits sur les populations d’oiseaux migrateurs.


Credit: Alex Labhardt
Un couple de chouettes effraie consomme environ 2000 à 5000 rongeurs par an

Ces dernières années, des dizaines de milliers de nichoirs ont été installés par des défenseurs de l’environnement en Allemagne, au Danemark, en Hollande, en Suisse et dans d’autres pays d’Europe. « Avec les années, l’attitude des exploitant.e.s a tendance à changer, affirme Alexandre Roulin, professeur à l’Université de Lausanne, qui a convaincu la Suisse de lancer un programme pour la conservation des chouettes effraie, il y a vingt ans. « Désormais, ils nous demandent des nichoirs, ils savent que cela fonctionne ».

À Napa Valley, en Californie, une approche un peu moins organisée a commencé. Dans cette célèbre région productrice de vin, aucune autorité particulière n’a informé les agriculteur.trices sur l’installation des nichoirs. Mais ils et elles le font depuis des décennies, bien avant 2015, l’année où Mat Johnson, professeur au département de la faune de l’Université Cal Poly a pu mesurer leur efficacité.

« Nous avons constaté une réduction significative de l’activité des rongeurs dans les vignobles équipés de nichoirs », dit-il. « La baisse était particulièrement remarquable pendant la période d’alimentation des petits. Le volet le plus intéressant de ces initiatives, c’est que la relation qu’entretien l’exploitant.e avec la nature tend à changer, devient réciproque. Cela ne tient plus du à s’opposer aux ennemis des cultures. En invitant la nature dans leurs fermes, ils peuvent vraiment les améliorer ».