La Norvège remunicipalise ses maisons de retraite

Austevoll, Norvège. Photo: Anne Jo Lexander

La première entreprise à s’implanter à la maison de retraite de Boganes avait vendu du rêve : du sherry et des cours de danse pour les résident.e.s. Quinze ans après et trois opérateurs privés plus tard, les confettis ont disparu et le grand bâtiment moderne en bois est de retour dans le giron municipal de la ville de Stavanger. Gosta Arthur Berntson, un résident malicieux de 92 ans, ne s’en plaint pas. « Franchement, je ne peux parler que de ce que je vois : de super bons sandwichs ! », dit-il. Le nonagénaire, qui a déjà revêtu son gilet pour partir en promenade avec une aide-soignante, assure manger si bien à Boganes qu’il doit surveiller son poids et « sortir faire de l’exercice ».

Gosta est arrivé ici il y a un an, peu après la reprise en main par la ville, qui a voulu mettre fin à 14 ans « d’expérimentation ». Le conseil municipal précédent (issu des rangs conservateurs et du centre) avait en effet transformé cet Ehpad local en un « laboratoire » censé prouver les bienfaits de la privatisation. Au gré des appels d’offres, Boganes est passé de main en main. Et pas n’importe lesquelles : les puissantes corporations nordiques Norlandia, Aleris et Attendo, qui, à Stavanger et ailleurs dans le pays, parvenaient à l’époque à convaincre les municipalités les unes après les autres de leur céder la gestion de leurs Ehpad.

L’année 2015 est considérée comme l’apogée des Ehpad à but lucratif en Norvège. À l’époque, les trois entreprises citées plus haut, auxquelles il faut ajouter Unicare, gèrent une maison de retraite sur trois dans la capitale, Oslo, (et 25 des quelque 900 établissements du pays). Ce ne devait être qu’un début mais le résultat des élections municipales la même année a mis fin à leurs rêves de développement dans le pays le plus riche du monde (selon le PIB par habitant).

« Le climat politique est difficile pour les opérateurs privés. »

La société Norlandia dans son bilan 2020

Cette année-là, des coalitions rouges-vertes (sociaux-démocrates, socialistes, verts) prennent le contrôle de nombreuses villes du pays, dont celles qui avaient signé des contrats de gestion avec les majors du secteur lucratif. Le programme politique de ces alliances promettait de « remunicipaliser » les maisons de retraite, et c’est précisément ce qui s’est passé les six années suivantes.

En juillet 2021, il n’y avait plus que cinq Ehpad gérés par des grands groupes privés dans tout le pays. Deux d’entre eux ne le seront plus d’ici à 2023, qui devraient être repris, pour l’un, par une association à but non lucratif et, pour l’autre, par la ville.


Les îles Austevoll, à l’Ouest de la Norvège, où la municipalité a mis un terme à la privatisation de l’Ehpad l’an dernier. © IE

Le camouflet pour les corporations est à la hauteur du manque à gagner. La Norvège dépense en effet 3,4 % de son budget annuel pour l’accompagnement des personnes âgées, plus du double de la moyenne européenne. Et pour ne rien gâcher, la population des plus de 80 ans explose (elle sera encore multipliée par trois d’ici à 2060). Mais les industriels du secteur jettent l’éponge les uns après les autres.

D’abord Attendo, société suédoise qui gère 700 Ehpad et 25 000 salariés en Suède, en Finlande et au Danemark, au huitième rang européen en nombre de lits. La corporation multimillionnaire, par ailleurs empêtrée dans un scandale sur sa gestion du Covid, a abandonné le navire. « En 2020, nous explique Andreas Koch, directeur de la communication, Attendo a conclu que les conditions de développement d’une activité à long terme dans le domaine de l’accompagnement des personnes âgées n’étaient pas réunies. »

« Un cancer au cœur de l’État-providence »

Magnus Marsdal (directeur du think tank de gauche Manifest)

Norlandia Health & Care Group, l’un de ses anciens concurrents, fait aussi part de ses inquiétudes dans son bilan annuel 2020 : « Le climat politique est toujours difficile pour les opérateurs privés»

La position des rouges-verts vis-à-vis de l’industrie des Ehpad est résumée par Magnus Marsdal, du think tank de gauche Manifest, en ces termes : « Il est très étrange que nous ayons laissé ce cancer se développer au cœur de l’État-providence. Finalement, personne n’en veut. » Mais d’autres acteurs contribuent à rendre le climat politique compliqué pour les opérateurs privés.

Ainsi, la communauté de pêcheurs fortunés des îles Austevoll, à l’ouest du pays, a élu Morten Storebø, un maire tout ce qu’il y a de plus conservateur. Et c’est lui, l’an dernier, après des années de valse de propriétaires privés à l’Ehpad, qui a mis fin à la privatisation entamée par son prédécesseur, membre du parti libéral (Progress). « Certains services sont trop importants pour être confiés à des entités commerciales », nous répond-il.


Le maire Morten Storebø, membre du parti libéral. © IE

Le parti conservateur du maire n’est absolument pas contre la privatisation des Ehpad. Mais ne pas suivre la ligne officielle ne l’empêche pas de dormir : «Nous ne devons pas fonder nos décisions sur l’idéologie, plutôt sur des comparatifs fiables.» En l’occurrence, d’après lui, la mairie offrait de meilleurs services pour les résident.e.s et de meilleures conditions de travail pour le personnel.

De fait, les salarié.e.s de l’Ehpad d’Austevoll ne se sont pas fait prier pour retourner sous la bannière municipale… et retrouver les conditions de travail qu’ils et elles avaient perdues dans l’intervalle. La « détérioration des salaires et des retraites depuis le rachat par l’entreprise [privée] » avait même été constatée par le cabinet KPMG. Les consultant.e.s expliquaient toutefois que les modifications des conditions de travail opérées avaient été validées par les salarié.e.s.

« Nous avions abandonné, nous n’avions pas le choix », explique Ann Désiree Brekke, soignante et déléguée syndicale de l’établissement. « Les équipes se sont réduites, raconte-t-elle, et l’équivalent de dix temps pleins a été supprimé. Ceux et celles qui sont resté.e.s ont dû reprendre les tâches de ceux et celles qui avaient été remercié.e.s. »


Ann Désirée Brekke, soignante et déléguée syndicale à l’Ehpad d’Austevoll (Norvège). © IE

Désormais, Brekke sait bien que tout ne sera pas parfait sous la direction de la ville. L’augmentation des effectifs, le turn-over et de meilleurs plannings sont des batailles éternelles qu’il lui faudra mener, mais les retraites sont déjà meilleures, et toute une série de conditions de travail.

Des majors nordiques semblent croire au retour en grâce

Le maire adjoint d’Oslo, le travailliste Robert Steen, s’est récemment plongé dans le bilan de l’impact économique de la privatisation d’un tiers des maisons de retraite de la capitale. Son constat est sans appel : « Aucun élément ne prouve une gestion plus efficace. » En revanche, une foule de « moyens créatifs pour réduire les coûts » ont été mis en place, notamment en diminuant le montant des retraites des employé.e.s.

« Il est facile de les modifier sans que les salarié.e.s s’en aperçoivent, puisqu’ils et elles sont affecté.e.s seulement 10, 20 ou 30 ans plus tard, explique-t-il. D’ici là, l’entreprise aura peut-être disparu, mais les employé.e.s risquent de devenir une charge pour la société. Ainsi, ce que la municipalité économise à court terme en privatisant lui revient en boomerang des années plus tard, lorsque ces citoyen.ne.s paient moins d’impôts ou doivent recourir aux aides sociales. » Le maire adjoint semble déterminé à ne jamais revenir en arrière.

Certains majors nordiques, en revanche, semblent croire au retour en grâce. Les vents leur seront peut-être de nouveau favorables ? « Nous sommes fier.e.s de notre contribution en matière d’innovation et de développement systématique de la qualité, nous écrit ainsi Riikka Aubert, directrice du secteur soins pour NorlandiaNorvège. Nous savons que les besoins vont augmenter dans les décennies à venir, et nous voulons continuer à y contribuer. »


Cet article a préalablement été publié chez notre média partenaire, Médiapart.