« Journaliste, je suis suivi par les services secrets »

Stavros with the logbooks he discovered in the ashes of Moria

Comment l’histoire d’un adolescent de douze ans pourrait-elle menacer la sécurité nationale ?

Voici quelle a été ma réaction quand, j’ai lu l’article de mon collègue Dimitris Terzis dans le Efimerida ton Syntakton (ici en Grec). Il mentionnait qu’un journaliste figurait dans les notes internes des services secrets et qu’il faisait l’objet d’une surveillance accrue. Ce journaliste, c’était moi.

Cette note provenant des services secrets (que l’on appelle ici EYP), reprise par le journal, rapportait qu’une « source très fiable » avait fait remonter le fait qu’un certain journaliste – moi – recherchait sur l’île de Kos un jeune Syrien de douze ans du nom de Jamal, dont le travail artistique avait figuré en couverture du Monde.

« Selon nos informations, le mineur se trouve en centre de rétention et le journaliste prépare un article sur sa détention », peut-on lire dans le document. La note stipule que des informations supplémentaires sur une source du journaliste et sur l’enfant lui-même, avaient été demandées.


Extrait du document, publié par Efsyn

Jamal vient d’Alep, en Syrie. Ces deux dernières années, il vit en Grèce où il s’est retrouvé piégé avec sa mère et deux frères et sœurs âgé.e.s de et 14 ans. Quand j’ai découvert son histoire, en avril dernier, la famille avait déjà passé cinq mois dans le centre de rétention de Kos, un endroit où les demandeur.euses d’asile sont entassé.e.s dans des algecos, eux mêmes entassés derrière des fils de fer barbelés. Ils et elles sont détenus administrativement, sans avoir commis quelque crime que ce soit. Aucune information ne leur est donnée sur la date de leur possible mise en liberté, on ne leur donne aucune information sur les raisons de leur incarcération.

Après avoir passé près de la moitié de sa vie sur la route, le jeune Jamal avait tout juste commencé à gagner en confiance, quand la demande de sa famille de rejoindre son père en Allemagne est rejetée. Ils et elles avaient alors été transférés au centre de rétention, pour être ensuite renvoyé.e.s dans leur pays d’origine.

C’est à ce moment là que Jamal a perdu espoir dans la vie. Il a arrêté de suivre les cours proposés par une organisation humanitaire, le seul moyen pour les enfants de se projeter au delà des barbelés. Selon sa mère, Jamal n’y voyait « plus de sens ».

Il n’a eu de cesse de demander à sa mère quand sa famille sortirait de là. Il se levait le matin, et comme il n’avait rien d’autre à faire, se disputait avec ses frères et sœurs. Les enfants ont blâmé leur mère de les avoir amené.e.s en Grèce, affirmant qu’ils et elles auraient préféré mourir en Syrie. La mère de famille a commencé à craindre que Jamal ne se fasse du mal.

Même en plein cauchemar, Jamal a soumis l’un de ses dessins à un concours organisé par les Nations Unies et le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés à l’occasion des 10 ans de la guerre en Syrie. Le dessin a été exposé au Mucem de Marseille avant de se retrouver en Une du Monde.

Nul besoin d’être diplômé.e en Beaux Arts pour comprendre l’état d’esprit de l’artiste. « La Syrie est en miette, rien n’est à sa place », explique-t-il. « Comme les couleurs de ce dessin ».


Le dessin de Jamal dans Le Monde

Et donc j’en reviens à ma question : en quoi cet enfant menace-t-il notre démocratie ?

Le 15 novembre 2021, pour répondre aux questions lancées par l’article de Efimerida ton Syntakton, le porte-parole du Premier Ministre a expliqué que le rôle de EYP était de surveiller les « menaces à la sécurité des citoyen.ne.s, et le bon fonctionnement de la société ». Est-il dès lors souhaitable, qu’il se sente concerné par les dessins d’un enfant, qui par son art a pu se frayer un chemin en dehors de sa « prison », comme il le dit ?

EYP ne devrait-il pas plutôt se préoccuper du fait que cet enfant se soit trouvé détenu des mois durant sans aucune explication ? Que sa mère l’ait vu peu à peu perdre espoir en la vie, après l’avoir amené dans ce qu’elle pensait être un refuge ? Que les droits basiques de Jamal et sa famille n’aient pas été respectés, alors même que la Grèce a signé toutes les conventions internationales relatives aux droits humains et aux droits des enfants ?

Le vrai problème, pourtant, ce n’est pas juste l’histoire de Jamal. Dans la même note interne de EYP, on lit que des employé.e.s de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ont également été mis sous surveillance. L’OIM n’est pas seulement l’agence des Nations Unies dédiée aux migrations, c’est aussi le partenaire principal du gouvernement grec dans sa gestion de la « crise migratoire ».

Est-il souhaitable qu’une agence de l’État surveille les employé.e.s d’une organisation internationale avec qui il collabore ? Ces méthodes sont-elles prévues dans les accords entre le gouvernement grec et les organisations internationales ?

Et enfin, venons-en à ma situation particulière qui touche à un problème plus grave encore.

Comment est-il envisageable que EYP sache sur quels articles travaillent les journalistes ? Qui est cette « source très fiable » qui obtient des informations sur les sujets des journalistes, alors même qu’il n’en sont qu’aux recherches préliminaires ? Et surtout, quel est l’intérêt de recueillir ces infos et à qui sont-elles destinées ?

Si le job de EYP est d’assurer la sécurité nationale, alors me suivre à la trace est clairement de l’argent jeté par les fenêtres, et à aucun moment cette surveillance peut être justifiable.

Le journalisme est au service de la société, et donc ne représente pas une menace. Le journalisme que j’ai choisi de pratiquer, à la fois pour Reporters United et Solomon, les deux collectifs auxquels j’appartiens, pour Investigate Europe, l’AFP ou des médias internationaux qui ont choisi de me faire confiance sur le sujet des réfugié.e.s, est toujours effectué avec transparence, sans pièges, ni faux-semblant.

On peut imaginer une autre explication. La majorité des enquêtes sur lesquelles j’ai travaillé ces dernières années, en collaboration avec des collègues avec qui je suis régulièrement en contact (et qui pourraient se trouver sous surveillance aussi), concernent des questions qui peuvent mettre certain.e.s puissant.e.s en situation délicate.

Nous avons montré par exemple que certains registres de Moria avaient été modifiés pour gonfler le nombre de réfugié.e.s, ce qui a permis à l’État grec d’obtenir plus d’aides.

Nous avons démontré que quand le parti Nouvelle Démocratie s’est engagé à mettre de l’ordre dans les ONG impliquées dans la gestion de la crise des réfugiés, il a finalement alloué des millions d’euros à une ONG qui n’avait aucun mandat, et pour cause : elle venait d’être créée.

Nous avons rapporté les vraies conditions de détention des plus vulnérables demandeur.euses d’asile en Europe, les mineur.e.s non accompagné.e.s, dans le camps de Moria.

Si mon analyse est la bonne, cela veut dire que je n’ai pas été mis sous surveillance parce que je suis une menace pour l’État. Il s’agirait plutôt d’informer certaines personnes, qui savent que nous entendons continuer de faire du journalisme d’investigation avec la même dévotion pour l’intérêt collectif, et que nous continuerons d’écrire sur ce que l’on met sous le tapis.

Si c’est bien le cas, la situation est très grave.


Vous pouvez lire le travail de Stavros sur le camps de Moria, publié en partenariat avec Reporters United et Solomon.