Au Royaume-Uni comme en Europe, on tire profit des EHPAD

Cet article a été publié en collaboration avec notre média partenaire, OpenDemocracy.

« On voyait la vague arriver… c’était notre pire cauchemar. On se disait « Mon Dieu, je n’ai rien vu de tel ». Eileen Chubb est lançeuse d’alerte et fondatrice de Compassion in care, une association caritative britannique. Elle se souvient de mars dernier et de son sentiment d’horreur, en regardant le tsunami du Covid-19 déferler sur les EHPAD européens. Les mêmes infos tournaient sans fin : les résident.e.s étaient abandonné.e.s à leur sort et les employé.e.s devaient travailler sans protections. Quand au taux de mortalité, il grimpait en flèche.

Quand le Covid-19 a atteint le Royaume-Uni, elle décrit une « horreur » qui malheureusement dit-elle, ne l’a pas surprise. Pendant des années, elle a fait campagne pour que les droits des personnes âgées soient respectés, des aîné.e.s traité.e.s selon elle comme « des citoyen.ne.s de seconde zone ».

Dans toute l’Europe, la situation est catastrophique. Ce n’est pas du tout une coïncidence si la moitié des victimes du Covid en Europe soient des résident.e.s d’EHPAD*. « Le virus a pris dans les maisons de retraite, comme un feu de broussailles », explique-t-elle qui se souvient avoir reçu des coups de fils terrifiés d’équipes espagnoles ou italiennes.


L’Italie, l’Espagne, la Belgique et le Royaume-Uni ont depuis été visés dans des rapports d’Amnesty International qui les accuse de violation des droits humains et de deprivation de soins et d’avoir laissé mourir des personnes âgées. Les raisons citées étaient les problèmes structurels, le manque de budget et de personnel.


En 2019, une étude de l’OCDE avait déjà soulevé des inquiétudes quand aux problèmes structurels dans les structures d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. L’étude avait montré qu’avaient cours des « recrutements insuffisants, des problèmes de qualification des salarié.e.s, des manquements dans le travail tout cela appauvrissant la qualité des soins prodigués et la sécurité des résident.e.s ». Quand le Covid-19 est arrivé, « cela sautait aux yeux », décrit Eileen Chubb.

Dans le contexte d’un vieillissement de la population et d’un allongement de l’espérance de vie, les gouvernements européens tentent de trouver le moyen de s’occuper des personnes dans leur fin de vie. Peter Folkman, capital-risqueur britannique et professeur honoraire à la Manchester Business school, a explique que l’aide apportée aux personnes âgées était « cher, et [que] les gouvernements ne voulaient pas s’en charger ; ils le font, oui, mais avec trop peu de moyens ».

Cette situation dure déjà depuis des décennies. Elle est présentée dès les années 1980 dans un rapport Griffith comme « un parent pauvre : on s’occupe des EHPAD comme d’un cousin lointain, pas comme d’un bébé », le financement des services sociaux est un dossier qu’ont tendance à éviter les gouvernements européens. Downing Street doit encore publier sa stratégie à long terme, promise il y a longtemps. Le gouvernement polonais freine aussi des quatre fers.

Il existe plusieurs modèles d’accueil de personnes âgées dépendantes dans les pays d’Europe. Mais le nerf de la guerre pour tous : c’est l’argent. D’où cet argent doit-il venir ?

La privatisation

Le fournisseur de données commerciales Pflegemarkt.com et les recherches d’Investigate Europe montrent que le secteur est trusté par les sociétés privées. En Espagne, 81% des EHPAD sont privés, au Royaume-Uni, c’est 76% (84%, en 2019). La proportion est inférieure à 50% pour les autres pays : Autriche (49%), Allemagne (43%), Portugal (29%), Suède (23%), France (23,9%) et Belgique (21%).

La privatisation a ouvert un marché très prometteur pour les multinationales et les investisseurs.euses dans toute l’Europe. La plupart des recettes proviennent des frais que subventionnent les États. Selon l’OCDE, les gouvernements subventionnent les maisons de retraite à hauteur de 218 milliards d’euros aux opérateurs d’EHPAD chaque année, auxquels s’ajoutent les 65 milliards versés par les familles.

Il est facile de comprendre ce qui intéresse autant le secteur privé. Christine Corlet Walker, chercheuse doctorante au Centre for the Understanding of Sustainable Prosperity (CUSP), nous a dit “ces établissements auront des rentrées régulières sur le long terme. Avec le vieillissement de la population ces structures seront d’autant plus indispensables.”

À l’origine c’était d’abord un marché attractif. Peter Folkman explique qu’il s’agissait d’un secteur « lamentablement géré » et comme l’État a décidé de sous-traiter la plupart des choses, le secteur privé a eu le temps de développer des modèles plus efficaces et « construire de nouveaux types d’établissements, avec la mise en place d’une vraie gestion et d’un véritable type de contrôles, et 60 chambres au lieu de 20”.

Mais une fois que ces améliorations ont été apportées, il devenait difficile d’en tirer profit. Vivek Kotecha, auteur de l’essai Plugging the Leaks in the UK Home Care Industry (2019)., nous a expliqué : “c’est un type d’investissement stable, avec peu de risques et donc peu de rendement ».

Donc quand HC-One, opérateurs d’EHPAD verse 48,5 millions de pounds de dividendes sur deux ans, ça fait la une et ça pose question. D’où vient cet argent ? Et si plus d’argent public était versé à ce secteur en crise, cela mènerait-il à une meilleure prise en charge ou à de meilleures dividendes ?

« Beaucoup d’argent public entrent dans les EHPAD, mais il n’est pas bien dépensé », nous a dit Vivek Kotecha. « Il est utilisé pour s’assurer que les taux de rendement restent élevés, mais ils semblent démesurés étant donné les risques mineurs qu’impliquent cette activité. Les niveaux de profits sont vraiment très élevés pour une activité reposant principalement sur la main-d’œuvre. »

Gros rendements pour les fonds de pension

Ce qui se cache derrière ces questions, c’est le principe de l’ingénierie financière, des montages financiers. C’est très courant au Royaume-Uni, mais cela existe aussi dans d’autres pays européens. Il s’agit d’un investissement, souvent par des fonds de pension, dont le seul but est de maximiser les profits. Et cela peut consister en « y intégrant un maximum de dettes », selon Peter Folkman. “Et si vous voulez percevoir une pension, vous avez intérêt à ce que le fonds de pension fasse du bénéfice ».

Contrairement aux investisseurs privés que l’on retrouve dans les grandes chaînes d’EHPAD, comme Orpea, Korian et consorts qui sont dominants dans une grande partie de l’Europe, les fonds d’investissement privés ne s’engagent pas du tout sur le long terme. Bien que les premiers ont les mêmes intérêts financiers et adoptent les mêmes méthodes (réduire les coûts, faire de l’évasion fiscale), il n’en reste pas moins qu’ils sont engagés dans une activité de service à la personne et que des actionnaires ont misé sur eux, même si c’est pour avoir un retour sur investissement.

Conserver de hauts taux d’endettement pour maximiser le profit est une méthode risquée. Et il suffit d’un tout petit grain de sable pour enrayer la machine et tout gâcher (une augmentation des salaires minimums, une baisse de subventions liée à une politique d’austérité liée à une crise économique par exemple.

Southern Cross et Four Seasons sont deux anciens groupes d’EHPAD privés financés par des fonds de capital-investissement. Ils ont mis la clé sous la porte ces dernières années. « Le problème sous-jacent c’est que la finance de capital-investissement reposer sur beaucoup de dettes… ce n’est pas unique dans le secteur, mais il est évident que l’impact sur les personnes est bien plus grave », dénonce John Spellar, député du Labour, qui prévient depuis longtemps du danger que constitue ce type d’investissement dans le secteur du soin à la personne.

Le Royaume-Uni a beau mené la danse en matière de capital-investissement, près d’un cinquième du secteur est tenu par les 5 grands leaders du marché, dont trois sont financés par le capital-investissement, mais ce n’est pas une situation unique. Selon nos recherches 30 sociétés de capital investissement possèdent 2834 maisons de retraite disséminées en Europe, soit près de 200 000 lits. 57000 d’entre eux sont en Allemagne.

Le soin ou le profit

Beaucoup ont demandé à ce qu’il y ait plus de contrôles dans ce secteur économique. “une réglementation appropriée vous garantit de meilleures chances de succès, car elle renforce le pouvoir du régulateur financier,” explique Jon Moulton de la firme de capital-investissement, Better Capital. “Si les entreprises ne sont pas performantes, alors ces derniers peuvent intervenir, prendre le contrôle et mettre en place un redressement judiciaire.”

Eileen Chubb, par contre, n’accorde que très peu de crédit aux régulateurs.trices. “Ils et elles ne voient pas la réalité, mais en deux heures ils et elles ne conclueront qu’à une performance bâclée ».

La gestion financière peut elle aussi être très compliquée car elle implique un montage complexe, et des compétences multiples. « Si nous souhaitons réguler les choses, il faudra d’abord limiter le niveau de complexité acceptable dans un service essentiel comme celui-ci ».

Beaucoup se demandent si la question même de l’appât du gain en général (pas simplement concernant le capital-investissement) avait sa place dans le soin qualitatif à la personne, alors que la pression réduire les coûts au minimum menera inévitablement à couper dans le personnel. Quand l’intérêt est uniquement financier, c’est facile de perdre de vue la mission de soin… qui va bien au delà du fait de maintenir les personnes en vie.

Matt Egan, responsable national des soins pour Unison, l’un des principaux syndicats du Royaume-Uni, nous a expliqué les effets qu’avait une réduction de personnel dans les EHPAD. « Il n’y a pas plus le temps de s’assoir et de discuter, d’aider la personne à faire quelque chose qu’elle aime. C’est comme le modèle réduit du soin, mais qui devient la norme”.

Ne pas pouvoir discuter avec les résidents, cela semblerait presque anodin pour les familles qui nous ont raconté les horreurs vécues par leurs aîné.e.s. Escarres non traités, oublis de médication, vêtements trempés d’urine, draps non changés. Les plaintes arrivent de toute l’Europe et si nous avons cité les pires cas, les faits de mauvais traitements sont si nombreux qu’ils ne peut pas s’agir de faits isolés. Les professionnels de santé partagent le même quotidien : pas assez de temps pour laver et changer les patient.e.s, trop de responsabilités pour parvenir à offrir une bonne qualité de soin, un salaire médiocre, des horaires à rallonge, l’interdiction de se syndiquer et le licenciement pour quiconque ouvre la bouche.

Kinga Milánkovics, économiste et activist travaille dans le soin à la personne au Royaume-Uni, elle résume la situation : “les gouvernements essaient de faire porter une responsabilité de dévolue à l’état au secteur privé. C’est la solution la plus facile pour eux : ils refourguent le soin aux personnes âgés aux multinationales qui seront tenues responsables. Mais en vérité, ceux et celles qui en subissent les conséquences, ce sont les personnels de santé, et les patient.e.s »

Sauf si l’on souhaite continuer de négliger nos aîné.e.s et de maltraiter les personnels de santé, il est temps de se mettre autours de la table pour trouver des solutions à ce problème, qui nous concernera tous et toutes un jour ou l’autre.


*Chiffre qui se base sur les données sur 21 pays, récoltées en octobre 2020.