Ehpad : la privatisation qui valait des milliards

«Parfois, ce boulot, c’est presque de la torture. » Sans savoir si elle a raison de raconter, la soignante menue qui accepte de témoigner, gênée, décrit comment ses collègues appuient sur les plaies de « la petite mamie » pour lui faire ouvrir la bouche. « Madame V.hurle de douleur quand on touche ses escarres, c’est comme ça qu’on peut lui faire les soins de bouche », confie notre témoin dans un filet de voix. Si « elles avaient le temps, peut-être que les soignantes pourraient lui parler doucement à l’oreille pour lui demander d’ouvrir la bouche ».

Le temps, c’est toujours ce qui semble manquer. « Dix minutes pour une toilette, quand il en faudrait au moins le double. One peut pas faire dans la dentelle », explique tristement une collègue qui a travaillé dans la partie administrative du même établissement. Surtout si on veut réussir à « faire tout l’étage et être à l’heure pour le repas »

Ici, dans le centre de la France, comme dans nombre de pays d’Europe, le quotidien d’une salariée d’Ehpad ressemble à une course contre la montre rythmée par les cadences intenables des repas, des douches et des traitements à distribuer. Un quotidien souvent terni par le sentiment de devenir complice d’un système devenu violent envers celles et ceux censés être accompagné.e.s. 

Dans l’Ehpad de Madame V., la « technique » employée à son encontre est consignée pudiquement sur la feuille des transmissions, comme un appel au secours à l’attention de la direction : « Quasi obligées de toucher les pieds pour qu’elle crie et qu’elle ouvre la bouche : AS [aides-soignantes] ont le sentiment d’être maltraitantes ».

Privé à but (très) lucratif

Les proches de Madame V. ignorent tout de ses souffrances. Comment pourraient-ils deviner la réalité qui se cache derrière les sourires et les promesses d’un accompagnement aux petits oignons affichées sur le site internet de ce groupe multimillionnaire ? Au contraire, en sélectionnant une maison de retraite « privée » et en payant le prix fort, la famille croyait avoir choisi le meilleur. 

En France, un Ehpad « à but lucratif » ou « commercial », comme l’ont justement baptisé les expert.e.s, coûte en moyenne 620 euros de plus par mois qu’un établissement public. Une différence de tarif qui se justifierait par des prestations haut de gamme, réservées à une clientèle privilégiée. Pourtant, ces établissements commerciaux sont également ceux où les résident.e.s sont les moins accompagné.e.s, car toutes structures confondues, ils ont le nombre d’employé.e.s le plus bas.

En France et dans toute l’Europe, où près de la moitié des victimes du Covid-19 ont été les résident.e.s des maisons de retraite, la pandémie a jeté une lumière crue sur les conditions d’accueil des personnes âgées dépendantes. Mais rares sont les expert.e.s à s’être penché.e.s sur les acteurs du business florissant des Ehpad privés à but lucratif. Pourtant, d’après une note de la Drees (direction de la recherche et des statistiques dépendante du ministère de la santé) publiée en juillet 2021, leur gestion salariale à l’économie pourrait avoir eu des conséquences, en particulier lors de la deuxième vague, qui a « occasionné deux fois plus de contaminations des résidents ». Les statisticiennes y révèlent que « les Ehpad privés commerciaux ont été significativement plus touchés que les autres structures »

Une hypothèse ? « Il pourrait s’agir d’une conséquence d’un taux d’encadrement moins élevé et du plus fort recours à la sous-traitance. » En d’autres termes, la précarité et le sous-effectif dans lesquels sont maintenu.e.s les salarié.e.s de ces Ehpad pourraient, selon elles, avoir eu un impact sur la propagation du Covid.

Devant l’Ehpad Les Merlettes du groupe Korian, à Sarcelles, en avril 2021. © Axelle de Russé pour Investigate Europe.

Sur le terrain, en tout cas, la salariée citée plus haut, et qui occupe un poste administratif, estime que dans le privé, il y a beaucoup d’affichage : « De l’extérieur, les familles voient les lustres dans la salle de restaurant mais en vrai, quand on sert les belles assiettes, il n’y a rien à bouffer dedans. » En résumé : « Ce qui compte, ce n’est pas l’humainc’est l’argent, rien que l’argent. » Et dans le secteur, de l’argent, il y en a. Beaucoup, aujourd’hui ; et demain encore davantage. 

Si trois millions et demi de citoyennes et de citoyens européen.ne.s vivent aujourd’hui en maison de retraite, ce n’est qu’un début. Le Vieux Continent n’aura jamais si bien porté son nom. En 2020, un Européen sur cinq avait plus de 65 ans ; à la fin du siècle, ce sera un sur trois. Un véritable tsunami gériatrique attend l’Union européenne : d’après une étude publiée cette année par la Commission, la demande de prise en charge en Ehpad pourrait concerner 38 millions de personnes d’ici 30 ans. L’équivalent de la population du Canada. Et un pont d’or pour les investisseurs privés, multinationales et autres fonds d’investissements, qui s’arrachent déjà les « lits », comme on appelle les places d’Ehpad dans le jargon financier.

À y regarder de près, la carte des maisons de retraite ressemble à un Monopoly où les rues sont remplacées par des « lits » qui s’achètent et s’échangent au plus offrant. Orpea, numéro 1 européen, coté en bourse, en possédait 110 000 en Europe l’an dernier et comptait bien s’en offrir 20 000 de plus en 2021, comme l’indique son bilan financier. Korian, tout aussi coté, 2e sur le marché, en possède, lui, 73 000. Le 3e, DomusVi, hébergeait quant à lui 33 000 personnes âgées. Les trois majors de la « silver economy » en Europe sont ainsi toutes trois françaises, et grignotent peu à peu les parts d’un marché qui appartenait historiquement aux États, municipalités et associations.

Une privatisation encouragée par les États

D’après nos estimations, les cinq multinationales les plus importantes possèdent déjà 242 000 places d’Ehpad en Europe, l’équivalent de la population d’une ville comme Bordeaux. Et les fonds d’investissement, ces sociétés qui rachètent des structures pour mieux revendre au prix fort, ont discrètement fait leur entrée sur le marché il y a quelques années. Avec l’intention désormais de se tailler la part du lion. D’après nos informations, 28 de ces faiseurs de cash auraient déjà racheté 2 834 Ehpad sur le Vieux Continent. La population d’une ville comme Rennes en nombre de lits. 

La privatisation rampante du secteur amorcée dans les années 1990 avance doucement mais aussi sûrement que l’âge moyen des Européens. Toutes les données ne sont pas disponibles, mais en 2019, l’Espagne est devenue championne avec 80 % de ses maisons de retraites passées dans les mains du secteur privé, devant le Royaume-Uni (76 %), l’Autriche (49 %), l’Allemagne (43 %), le Portugal (29 %), la Suède (23 %) et la Belgique (21 %). 

Quant à la France et à son parc de 7 517 Ehpad, il appartient à 24 % au privé à but lucratif. Les économistes Ilona Delouette et Laura Nirello estiment que le processus de privatisation, « encouragé et construit par les pouvoirs publics », a commencé en France il y a 25 ans, avec le vote de la loi du 24 janvier 1997, qui autorise les Ehpad à but lucratif à bénéficier des aides publiques. Depuis, leur nombre n’a cessé de croître, prenant le pas sur le secteur associatif (31 %) et le public (45 %). Ce dernier était pourtant encore majoritaire il y a peu. 

220 milliards de fonds publics

C’est l’une des clés de la sonnante et trébuchante réussite des chercheurs d’or gris dans l’UE : le secteur est majoritairement financé par les États (77,5 %). À quelques exceptions notables comme le Portugal, les opérateurs privés sont parfaitement habilités à percevoir ces aides publiques. Le « business des lits » ne comporterait ainsi que peu de risques : « Les entreprises ne seraient pas aussi intéressées si ce marché n’était pas si intéressant, résume Marta Szebehely, professeure émérite à l’université de Stockholm, spécialiste du secteur. Le marché croît en raison du vieillissement de la population et il est stable parce qu’il est très généreusement financé par des fonds publics. »

D’après les données que nous avons extraites d’un rapport de l’OCDE, 220 milliards d’euros proviennent chaque année des caisses des pays de l’UE (+ Royaume-Uni, Suisse et Norvège). Un montant si astronomique qu’il est difficile de trouver un équivalent. La France ne déroge pas à la règle : en 2014, le contribuable contribuait à hauteur de 27 milliards d’euros aux « dépenses liées à la perte d’autonomie des personnes âgées » (79 %). Les 6 milliards restants étant payés directement par les résidents et leurs familles. 

Pour le reste, une opacité totale règne sur la distribution directe dedeniers publics aux 1 820 Ehpad à but lucratif, alors qu’il s’agit d’au moins plusieurs dizaines de millions d’euros*. Combien versés à Orpea ? À Korian ? À Colisée ? À Noble Age ? À DomusVi ? L’État est-il vraiment en mesure de contrôler la bonne utilisation de ces fonds ? S’ils ne s’envolent pas dans les dividendes distribués aux actionnaires ou, dans le cas de DomusVi qui émarge sur l’île de Jersey, dans un paradis fiscal ? 

« Depuis la fin du Covid, c’est devenu la chaîne » – Une aide soignante chez Korian

« On sait qu’ils font des bénéfices, on le voit dans les médias. Mais on n’en profite pas ; à nous, on répond toujours qu’il n’y a pas d’argent. » Ce jour d’avril, devant l’Ehpad Korian-Les Merlettes à Sarcelles, en banlieue parisienne, Eugenia, aide-soignante depuis presque 20 ans (son prénom a été changé), a décidé de rejoindre la grève appelée par la CGT. Elle « aime son métier, mais depuis la fin du Covid, c’est devenu la chaîne ». Avec une vingtaine de collègues, mégaphones et drapeaux en main, elles tiennent fermement le piquet, au son d’Aya Nakamura. 

D’après les salariées, 60 d’entre elles avaient alors été infectées par le Covid (sur 90), tandis que trop de résident.e.s sont décédé.e.s pendant cette période « très très triste ». Si les employées du géant européen ont décidé de jeter l’éponge ce jour-là, c’est que certaines chambres sont vides à cause des décès et des travaux en cours : «Le “taux d’occupation” n’est pas bon, alors ils ne remplacent plus le personnel en congés, on n’en peut plus, il n’y a même plus d’animatrices », assurent Eugenia et sa collègue infirmière. 

Les deux grévistes sont d’autant plus écœurées qu’elles viennent de lire dans la presse que Korian a racheté une clinique en Espagne : « Des millions ! Ils ont de l’argent, contrairement à ce qu’ils répondent quand on leur demande des remplacements ou des augmentations de salaires. »

D’après la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), les bas salaires du privé à but lucratif sont les plus bas du secteur. Auxiliaires de vie, aides-soignantes, aides médico-psychologiques… : près de la moitié du personnel des Ehpad touche en moyenne près de 4 000 euros annuels de moins que les collègues du public.

On en déduit que les bénéfices dégagés par ces groupes ne sont pas souvent réinvestis dans les salaires. « Ils les réinvestissent différemment : une partie va aux actionnaires », répond Anja Declercq, sociologue, experte du secteur à l’université de Leuven (Belgique).

Les 54 millions « de la honte »

D’après une étude du cabinet d’expertise comptable 3E consultant, entre 2015 et 2019, le groupe Korian a redistribué environ 50 millions d’euros à ses actionnaires chaque année. Actionnaires parmi lesquels on retrouve le Crédit agricole, la BNP ou JP Morgan. Le leader européen, Orpea, se montre, quant lui, de plus en plus généreux, passant de 26,5 millions d’euros versés en 2012 à 77,5 millions en 2019. Son premier actionnaire ? CPPIB, le plus gros fonds de pensions canadien, mentionné dans l’enquête journalistique internationale« Paradise Papers » pour ses activités aux Bermudes. 

En avril 2020, au cœur de la première vague de la pandémie, ils ont toutefois, l’un comme l’autre, renoncé à la distribution annuelle. Cela s’est joué à un cheveu : d’après L’Obs, Korian avait bel et bien l’intention de signer un chèque de 54 millions. Le plus élevé des six dernières années. 

Caroline Fiat, députée La France Insoumiseque nous rencontrons dans un café près de l’Assemblée nationale, se rappelle la scène avec amertume. À l’époque, au cœur de la première vague de la pandémie,la commission des affaires sociales, dont l’ancienne aide-soignante de Korian fait partie, auditionnait son ancien patron, en visioconférence : «Je leur ai demandé : “Vous allevraiment partager 54 millions de dividendes avec vos actionnaires ? Alors que c’est l’hécatombe dans vos Ehpad [606 décès à l’époque – ndlr], en pleine crise sanitaire, alors qu’on n’a pas de matériel, pas de personnel, on n’a rien… C’est la honte, c’est infect.” » D’après la parlementaire, la représentante de Korian n’aurait pas répondu, quitte à se faire rappeler à l’ordre par la présidente de la commission. « Il n’y a pas eu que l’audition, il y a eu des articles, les syndicats sont montés au créneau, et quelques jours après, ils annonçaient qu’ils renonçaient. » Un an plus tard, Korian et Orpea ont repris leurs distributions de dividendes (moins élevées). 

La femme de ménage-infirmière

Autre pays, même ambiance. Nous sommes à Turin (Italie), le 28 novembre 2020, au cœur de la 2e vague de Covid. Lucia, aide-soignante (son prénom a été changé), employée de la maison de retraite Vivono appartenant au groupe Sereni-Orrizonti, envoie un message inquiétant à son coordinateur : « C’est l’enfer ici, les personnes âgées sont abandonnées dans les couloirs ou déplacées dans des étages avec des patients sains, sans aucun respect des protocoles sanitaires. » À l’appui, elle envoie une vidéo où l’on voit distinctement des résidents, masqués ou non, allongés dans les couloirs ou dans l’encadrement des portes, leurs effets jetés en tas sur des chaises, des fauteuils roulants attenants ou carrément posés sur leurs couvertures.

Et comme il n’y a pas de petites économies dans les établissements de cette holding réputée pour son talent de « cost killer » : dans une chambre attenante, c’est la femme de ménage, quelques jours plus tard, qui aide l’infirmière à poser les perfusions.

À Vivono, comme dans l’Ehpad privé du Centre de la France décrit plus haut, ils sont loin les sourires qui s’affichent sur les sites internet. Sur cette vidéo d’Italie, l’Ehpad ressemble à un hôpital en zone de guerre, le personnel en moins. Mathis Gruß, syndicaliste chez Ver.di en Allemagne, a lui aussi écouté son lot de tragédies pendant la pandémie. Ce représentant des travailleurs.euses de la santé privée croit que nous sommes arrivé.e.s à un point de non-retour : « Nos sociétés doivent désormais se prononcer : faut-il vraiment que l’accompagnement des personnes âgées soit une source de profits ? » 

En 2017, d’après le CNSA, l’État verse en moyenne 12 500 euros de dotation par Ehpad. Donc au moins 23,2 millions d’euros.


Cet article a préalablement été publié chez notre média partenaire, Médiapart.