Déjà inhumaine, la politique européenne du droit d’asile n’est pas dissuasive.

Credit: UNHCR/Hereward Holland
A boatload of migrants reaching the shores of a Greek island on January 2, 2016.

“Si des réfugié.e.s hébergé.e.s dans les camps de Grèce arrivent jusqu’aux états providence d’Europe du nord, cela encouragera d’autres migrant.e.s à traverser la Méditerranée”.

Voilà comment on pourrait résumer la logique européenne, qui vise à freiner les flux migratoires. C’est ainsi que les politiques migratoires européennes ont été pensées, depuis 2016, alors même que la question a cristallisé toutes les tensions politiques, sur tout le continent.



Plutôt que de dispatcher les demandeurs et demandeuses d’asile dans les différents États, pour faciliter leurs démarches, l’Union européenne et les gouvernements préfèrent concentrer leur attention (et leur argent) sur le pays situé le plus à l’extrême sud-est du continent. Ils laissent donc aux autorités grecques le soin de gérer les personnes déjà arrivées sur leurs côtes. Les conditions inhumaines qu’elles vivent dans les camps situés sur cinq îles grecques ont pu se mettre en place non par des décisions formelles, mais par une inaction muette.

L’effet dissuasif reste à prouver

En 2015, plus d’un million de réfugié.e.s sont arrivé.e.s en Europe, un tournant pour les politiques de droit d’asile. Des barrières se sont dressées entre la Grèce et ses voisins du nord. L’Union européenne a payé la Turquie pour que les migrant.e.s restent sur son territoire. Le flux migratoire vers la Grèce s’est d’abord réduit drastiquement. Mais a repris ensuite de la vigueur.

En 2016 et 2017, 66400 demandeurs et demandeuses d’asile en Grèce devaient être relocalisé.e.s. Mais les pays européens n’ont au final accepté qu’un tiers de ce contingent.

En 2018 et 2019, aucun.e demandeur ou demandeuse d’asile ne quitta les camps grecs pour un autre pays, selon le haut commissariat européen pour les réfugié.e.s, l’UNHCR.

Selon Stella Nannou, porte parole de l’UNHCR à Athènes : quand personne n’est relocalisé le nombre d’arrivées devrait baisser. Mais il n’en est rien.

“Au contraire : en 2018, la Grèce a enregistré une hausse de 39% des nouvelles arrivées, comparé à 2017. En 2019, la hausse a représenté 49% par rapport à l’année d’avant”, a-t-elle expliqué. L’année 2020 a connu une baisse drastique, expliquée en partie par les restrictions liées au Covid-19 selon l’UNHCR, mais aussi par “des contrôles aux frontières grecques avancées, sur terre comme sur mer”. En mer Égée, les gardes côtes grecs ont plus que d’ordinaire repoussé les bateaux remplis de migrants vers les eaux turques. Des opérations observées à plusieurs reprises par Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, qui n’est pas intervenue pour autant. Cette pratique, dite de “refoulement”, est interdite par les lois internationales.

Face au rejet, une vraie poussée migratoire

Malgré ce puissant rejet, la poussée migratoire est pourtant très réelle, décrit l’UNHCR. C’est l’effet de la répulsion/attraction.

Les facteurs de ces poussées, ce sont les “conditions d’insécurité, les conflits et les persécutions qui poussent les personnes à entreprendre un voyage aussi dangereux et désespéré. La majorité des personnes qui arrivent en Grèce, viennent des pays qui émettent le plus grand nombre de réfugié.e.s au Monde : l’Afghanistan et la Syrie”, explique Stella Nannou.

“Moria et d’autres camps qui se situent sur des îles grecques ont été le théâtre de conditions de vie très dures, ajoute-t-elle. “Mais, les gens ont continué d’affluer. Ils et elles ne craignent pas ces conditions de vie, parce que ce qu’ils et elles ont dû fuir est bien plus terrifiant.”

Contenir les populations, moyennant finances

L’Union européenne a mobilisé près de 6 milliards d’euros pour que la Turquie garde les réfugié.e.s et les migrant.e.s sur son sol. 5 milliards ont été contractés, 3,9 milliards ont déjà été déboursés, selon la Commission européenne.

Des fonds colossaux ont également été transférés vers la Grèce pour que le pays gère les demandes d’asile. Les ministres de la défense et de l’immigration n’ont pas souhaité répondre à nos questions pour savoir si des fonds spécifiques ont été dédiés à Moria, ou aux camps en mer Égée. La Commission n’a pas non plus identité de fonds spécifiques alloués. Pourtant, depuis 2015, la Commission a bien accordé 2,81 milliards d’euros pour le système de demande d’asile grec. Une enveloppe qui inclut normalement le fonctionnement des camps, tout comme le travail de la police aux frontières et des gardes-côtes. Le 30 novembre 2020, près de 2 milliards d’euros de cette somme a déjà été versée, selon la Commission.


Ingeborg Eliassen
Le camps de Moria, sur l’île de Lesbos, est surpeuplé depuis novembre 2019

Certains pays ont également décidé de financer directement la Grèce. Comme la Norvège, qui paye la Grèce en utilisant les mécanismes de subventions EEE. Entre 2014 et 2021, le gouvernement a dépensé 33 millions d’euros pour “renforcer la capacité des autorités grecques de gérer du mieux possible les réfugié.e.s et migrant.e.s”. La Norvège contribue également à certains budgets européens, avec les mêmes objectifs.

Depuis 2015, très peu de demandeurs et demandeuses d’asile sont parvenu.e.s jusqu’en Norvège. C’est cette année là que 31000 personnes, venant pour moitié de Syrie et d’Afghanistan, avaient demandé l’asile dans le pays nordique. Une mobilisation populaire avait demandé l’évacuation de réfugié.e.s de Moria en Norvège, ce qui avait donné lieu à des débats passionnés. Après que le feu a ravagé le célèbre camp, en septembre, le gouvernement a annoncé que 50 personnes issues de familles Syriennes seraient accueillies en Norvège. Un porte parole du Progrès, le parti qui depuis 2013 détermine la politique de droit d’asile, a prédit :

“Cela ne fera que convaincre encore plus de personnes à entrer en Europe, ce qui implique une multiplication de camps de Moria”.

Royaume-Unis et États-Unis : des contre exemples

Mais des recherches sur les migrations conduites ailleurs, permettent de douter de cette conclusion là. Au Royaume-Uni, Lucy Mayblin est maîtresse de conférence en sociologie, à l’Université de Sheffield. Elle a étudié la théorie de la répulsion/attraction appliquée aux politiques de droit d’asile. “La mauvaise réputation des camps, circulant par le bouche-à-oreilles, et les mises en gardes officielle invitant les migrants à minorer leurs attentes ne changent pas la perception majoritaire”, dit-elle.

“Bien sûr, ils et elles savent qu’il y a ce camps, en Grèce, mais pour le reste ils et elles croient ce qu’on leur a raconté sur les sociétés occidentales : l’état de droit, le calme, l’ordre”, explique Lucy Mayblin.

La théorie de la répulsion/attraction provient de l’économie de la migration du travail. Les personnes iront toujours là où les salaires sont plus élevés. Il a ensuite été étendu pour étayer les politiques d’asile, explique Lucy Mayblin.

Elle a examiné les éléments qui soutiennent certaines politiques britanniques à l’égard des demandeurs d’asile et qui se basent sur la théorie de la répulsion/attraction : l’interdiction de travailler une fois arrivé.e.s au Royaume-Uni, combinée aux aides bien en dessous du seuil de pauvreté.

“L’idée générale c’est que si nous rendons leur vie horrible ici, les gens ne viendront pas. Mais les fonctionnaires que j’ai interrogé.e.s n’ont pas été en mesure de me montrer des preuve de l’efficacité de cette politique. Ils et elles se sont juste référés au “bon sens”, a expliqué l’universitaire.

Faire un exemple

Le maintien des personnes dans la pauvreté et des conditions misérables ne se justifie pas pour les migrant.e.s qui sont arrivé.e.s. Ces politiques visent en fait un groupe de personnes imaginaires, ajoute la sociologue.

Aux États-Unis, la politique de dissuasion décourage bien depuis 2011 la migration économique illégale, depuis le Mexique, écrit Stacey Pollard, Directeur du Centre de recherche sur l’intelligence stratégique de la National Intelligence University, une institution qui dépend du ministère de la défense et de la Defense Intelligence Agency. Mais cette dissuasion ne touche pas les personnes qui fuient des zones de conflits rendues invivables, selon Stacey Pollard : “si la personne considère que l’alternative au départ est pire que les éléments dissuasifs, alors cette logique ne fonctionne pas.”


Credit: UNHCR/Santiago Escobar-Jaramillo
La dissuasion n’effraie pas les personnes qui fuient des zones de conflit rendues invivables. Cette photo a été prise dans un refuge pour les victimes de la violence des gangs, au Mexique, en 2018.

Peu de place pour le “choix rationnel”

Pour ce qui est de l’incitation à la migration, la pauvreté et le faible PIB d’un pays ne poussent pas des masses à demander l’asile dans d’autres pays. Les dix premiers pays d’où sont originaires les demandeurs et demandeuses d’asile sont le théâtre de guerres civiles, de violations des droits humains, de conflits armés avec les pays voisins.

“Si on donne de jolies maisons aux demandeurs ou demandeuses d’asile en Pologne, cela ne signifiera pas que plus de gens viendront. Les facteurs des flux migratoires sont bien plus complexes, trop complexes pour être même qualifiés de facteurs d’incitation. La migration forcée est fluide, dynamique et dure à circonscrire”, a répondu Lucy Mayblin.

Remettre les pendules à l’heure

L’immigration pourrait être considérée différemment, dit Lucy Mayblin. “Nous sommes face une situation inédite à laquelle il faut trouver des solutions. Voilà comment on considère les choses. Et cette situation exige de mettre en place des règles exceptionnelles, qui pourraient pousser certaines personnes à se noyer, mais étant donné que la situation est extrême, c’est une réponse logique”, ajoute-t-elle.

Cependant, il est historiquement faux de proclamer qu’il n’y a jamais eu autant de réfugié.e.s en Europe, note-t-elle. Juste au Royaume-Uni, 250000 refugié.e.s belges ont traversé la Manche pendant la première guerre mondiale, “remplissant à ras bord tout objet flottant qui pouvait être mis à l’eau“. En 2015, 25% de la population libanaise correspondait à des réfugié.e.s syrien.ne.s. L’afflux parallèle des réfugié.e.s en Europe était de 0,4% de la population… mais nous en parlons comme si c’était complètement en dehors du domaine du possible.”



Stopper les flux migratoires est illusoire, il y aura toujours des réfugié.e.s pour traverser les frontières, dit Lucy Mayblin. “Notre politique migratoire implique de dépenser tant d’argent pour paupériser les personnes et ruiner leurs vies, pour tenter de les faire disparaître. Nous devrions plutôt focaliser notre attention sur la façon de gérer durablement les choses.”

Cette méthode serait “réaliste, et humaniste”, selon Stella Nanou de l’UNHCR. L’organisation pour les droits des réfugié.e.s demande la mise en place d’un système sûr et digne pour les personnes : les recevoir, leur proposer des démarches efficaces et justes de demande de droit d’asile, intégrer ceux et celles qui ont besoin de protection et raccompagner celles et ceux qui n’en ont pas besoin. “Moria était censé être la porte d’entrée de ce système, mais s’est révélé être un enfer, accueillant huit fois plus de personnes qu’il ne peut en supporter. Nous ne voulons pas d’autres Moria”, a-t-elle expliqué.

La Commission européenne a proposé en septembre 2019 un nouveau Pacte migration et asile, supposé représenter un nouveau départ. Mais il a été reçu avec scepticisme par les organisations humanitaires : “il risque de remettre l’accent sur l’externalisation, la dissuasion, l’emprisonnement et le renvoi”, préviennent 73 organisations d’Europe, dans une tribune publiée par Human Rights Watch.


Les faits

Pourquoi les personnes demandent l’asile

Parler de “choix rationnel” concernant les demandes d’asile ne fait aucun sens, selon les études qualitatives qui ont été faites. Voici certains facteurs qui peuvent influencer les décisions et destinations individuelles.

  • Manque d’accès aux informations
  • Manque de capacité de choisir les alternatives
  • Absence de la maître de langues étrangères ou de vocabulaire pour étudier les différentes politiques nationales
  • Dépendance vis à vis des passeurs
  • Décès de proches
  • Pertes économiques importantes
  • Être détenu.e
  • Rencontrer des humanitaires

Voici les facteurs qui influencent les préférences des personnes :

  • Liens sociaux avec le pays
  • Connaissance du pays
  • Passé colonial avec le pays
  • Idée lointaine que le pays respecte les droits humains

Source : Lucy Mayblin, University of Sheffield


Lisez notre enquête sur le carnet retrouvé dans les cendres de Moria, qui documente les conditions affreuses vécues par les mineur.e.s non accompagné.e.s. Écoutez aussi notre podcast.